Luc 10, 25 à 37

Qui est mon prochain… parmi sept milliards d’individus?

Le légiste qui pose la question du prochain a vu son monde s’agrandir et se transformer sous l’impulsion imposée de l’empire romain. Notre monde du XXIe siècle a subi en proportions une même expansion. La parabole du Samaritain est une réponse à une vraie question d’une étonnante actualité.

Cette prédication a été prononcée le 4 décembre 2011 à Château-d’Oex.

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L’homme est sur la passerelle. À mi-chemin entre la masse imposante du paquebot transatlantique et le quai, il s’est arrêté et il contemple le spectacle vertigineux des gratte-ciels de Manhattan. Nous sommes dans les années 20. Costume trois pièces et manteau, chapeau mou et petite valise à la main, l’homme a fière allure. Il tourne le dos à ce navire sur lequel il est né et qu’il n’a jamais quitté de toute sa vie. Nouveau-né abandonné par une mère anonyme, il a été adopté et pris en charge par l’un des plus modestes matelots de ce bateau qui ne cesse de faire la navette entre l’Europe et l’Amérique. Très tôt orphelin de ce père providentiel, l’homme n’a jamais mis le pied à terre. Reconnu très tôt pour ses dons exceptionnels de pianiste, il a enchanté de sa musique la traversée des plus riches comme des plus misérables. À mi-chemin sur la passerelle, il n’a que quelques pas à faire pour cueillir le monde. Sa réputation l’a précédé. Dans une Amérique qui découvre le jazz, il est destiné à voler de succès en succès.

À mi-chemin entre le passé et l’avenir, l’homme s’est arrêté. Après un instant, il jette son chapeau d’un geste large… et fait demi-tour pour remonter sur le paquebot qui restera son seul univers jusqu’à sa mort.

À son ami qui s’étonne, il dira : « Prends un piano. Les touches commencent, les touches finissent. Tu sais qu’il y en a 88 et personne ne peut te convaincre du contraire. Elles ont une limite. Toi, tu n’en as pas. Sur ces touches, la musique que tu peux jouer est sans limites. J’adore ça. Je peux vivre avec ça. Mais si tu m’amènes sur la passerelle, tu places devant moi un clavier avec des millions de touches. Des millions et des milliards, qui n’ont pas de fin et tu sais que c’est la vérité, Max, ça n’a aucune fin. Ce clavier-là n’a pas de limites. Et si ce clavier est infini, alors sur ce clavier, on ne peut jouer aucune musique. Tu es assis sur le mauvais banc. C’est le piano de Dieu. As-tu vu les rues? Juste les rues, il y en avait des milliers. Comment est-ce que tu y arrives? Comment peux-tu en choisir une seule? Une femme? Une maison? Un morceau de terre dont t’occuper? Un paysage à regarder? Une façon de mourir? Tout ce monde qui t’attend, et tu ne sais même pas où il se termine! Ne t’arrive-t-il pas d’avoir peur de devenir fou à cette pensée? Face à l’énormité d’y vivre? Je suis né sur ce bateau. Le monde est passé devant moi, mais 2000 personnes à la fois. Tous leurs espoirs sont ici. Mais jamais plus loin qu’entre la poupe et la proue. Nous avons joué leur bonheur sur un piano qui n’était pas infini. J’ai appris à vivre de cette façon. La terre? La terre est un bateau trop grand pour moi.»

«La légende du pianiste sur l’océan»… un film inoubliable du réalisateur Giuseppe Tornatore, tiré d’une pièce d’Alessandro Baricco.
«La légende du pianiste sur l’océan». Si vous l’avez vu, revoyez-le, si vous ne l’avez pas vu… débrouillez-vous pour combler cette lacune au plus vite.

Un docteur de la loi, un légiste, un spécialiste des limites et des règles, au premier siècle de notre ère en Palestine. Son monde est subitement devenu plus grand. Sa culture, sa formation, ses traditions l’ont préparé à vivre dans un monde où, de la poupe à la proue, il y a sa famille, sa tribu, ses coreligionnaires.

Mais voilà que le monde a changé. L’occupant romain a installé ses règles et ses propres lois. L’empire a favorisé les voyages, le commerce, le brassage des cultures. Les livres du Nouveau Testament incarnent ce bouleversement, puisqu’ils nous sont arrivés sous la forme de textes grecs… donc sous la forme d’une langue étrangère, si l’on se place du point de vue d’un Palestinien du premier siècle.

«Qui est mon prochain ?» L’évangéliste est peut-être un peu dur à l’égard du docteur de la loi en écrivant que ce dernier pose cette question «pour se justifier»… Avec nos mots à nous, c’est comme si on disait du légiste qu’il «fait l’âne pour avoir du foin».

«Qui est mon prochain ?»

Et si c’était une vraie question ? Posée en toute sincérité ?

Qui est mon prochain, quand mon pays se transforme, quand les cultures évoluent, quand ma religion est sur le déclin ? Quand je deviens minoritaire ?
Qui est mon prochain quand les dimensions de mon univers se sont multipliées par dix ? Qui est mon prochain quand je ne comprends plus les langues qui sont parlées aux carrefours des villes ?
Qui est mon prochain quand le centre du monde se déplace ?
Qui est mon prochain quand je deviens soudain analphabète, étranger à de nos nouveaux codes, de nouveaux modes de communication ?
Qui est mon prochain quand mes enfants me regardent comme si j’appartenais déjà à une autre histoire ?
Qui est mon prochain dans le monde romain, méditerranéen du premier siècle ?
Qui est mon prochain dans un univers à plus de sept milliards d’individus, au XXIe siècle ?

Dans les années soixante, Stanley Milgram et Jeffrey Travers ont demandé à 300 individus du Nebraska de faire parvenir une lettre à une personne inconnue du Massachussetts par l’intermédiaire de connaissances. De connaissance en connaissance, les lettre sont parvenues à leur destinataire par l’intermédiaire de seulement six à sept personnes. La conclusion qui en a été tirée est que chacun de nous est connecté à n’importe quel autre individu de cette planète par six à sept intermédiaires. Selon une étude récente, le boom des réseaux soi-disant sociaux pourrait bien avoir réduit la distance à moins de cinq étapes en moyenne.

Sept milliards d’individus à ma portée… Sept milliards de rêves, d’espoirs, de conceptions du monde… sept milliards de cris, de naissances, de souffrance, de joie et de mort.

Sept milliards… Une partie croissante d’entre eux sur le bord de la route. Fatigués, meurtris, parfois en sang. Des milliards d’exploités, plus de blessure que je ne pourrai jamais en panser. Plus de victimes que mon dos ne pourrait supporter.

Sept milliards de touches sur le clavier de Dieu.

Qui est mon prochain ?

La question du légiste est non seulement une vraie question, mais elle est de surcroît d’une étonnante actualité.

À cette question formulée simplement, Jésus apporte une longue réponse… si on peut appeler ça une réponse.

Si la question nous avait été adressée, qu’aurions-nous répondu ?

Qui est mon prochain ? Qui dois-je aimer ?
Es-tu père ou mère ? Tu te dois d’aimer tes enfants.
Es-tu fils ou fille ? Pense à tes parents.
Es-tu mari ou femme ? N’as-tu pas promis de l’aimer toute ta vie ?
Es-tu privilégié, riche, bien nourri ? As-tu un toit ? Que fais-tu de tous ces démunis dont te parlent ta boîte aux lettres et ta télévision ?
Es-tu chrétien ? Qui pourrait échapper à ton devoir d’amour ?

Et revoilà le clavier de Dieu ses infinies possibilités, revoilà la mission impossible, revoilà le sentiment coupable de ne pas en faire assez… revoilà la liste de Noël avec la conscience amère de ne pouvoir l’étendre à l’infini. Revoilà la course, les courses, l’essoufflement…

Qui est mon prochain ? Ça ne peut pas être tout le monde, sinon on se perd, on se disperse, on se dilue, on s’épuise.

Alors de tout temps on a tracé des limites et des frontières. Le prochain, c’est celui qui est «dedans».

Le prochain c’est celui avec qui on partage une langue, une culture, une religion, une passion.
Le prochain a le même passeport ou la même histoire…

Autrefois, le prochain était de la famille, du village, de la paroisse, du même club ou du même parti.

Aujourd’hui, il peut être à l’autre bout de la planète, du moment qu’il partage les mêmes intérêts, qu’il est du même réseau, qu’il est de la même tribu virtuelle… « Veux-tu être mon prochain ? » Clic ! « oui je veux bien »…

Le prochain a les même rites… il un même accent, un même langage, une même coiffure, un même style.

L’autre, c’est celui qui est «dehors».
L’autre, en toute logique, a un autre passeport, une autre langue, une autre culture, une autre religion.
L’autre a d’autres codes, il est d’une autre génération. Il écoute une autre musique… à un autre volume ou à un autre rythme.

On ne peut pas aimer tous les gens.

Non, on ne peut pas aimer tous les gens. Sinon, à la question «qui est mon prochain ?», Jésus aurait pu se contenter de répondre, avec ironie peut-être, «qui ne l’est pas ?».

Il y a tant à dire sur cette histoire du Samaritain. On a tant écrit et on écrira tant encore… On pourrait parler de la menace de ces brigands inquiétants, on pourrait insister sur l’indifférence des religieux qui passent, on pourrait relever le rôle de l’aubergiste qui, bien que professionnel, accepte d’entrer dans un jeu de confiance et de solidarité. On pourrait mentionner l’inversion dans la question finale de Jésus où c’est le Samaritain qui est le prochain. On pourrait parler des lieux géographiques symboliques… Je vais me contenter aujourd’hui de relever brièvement trois points.

D’abord, dans la parabole que Jésus raconte, le Samaritain devient le prochain de la victime à l’occasion d’une rencontre et d’un voyage. Il n’est pas un prochain de passeport. Il est un prochain de circonstances. C’est un prochain de rencontre. Une rencontre dans laquelle le Samaritain n’a pas peur de se salir les mains. Il panse et il dépense sans compter. Il paie de sa personne et de ses biens.

Il n’y a pas de prochain sans rencontre.
Il n’y a pas de rencontre sans disponibilité.
Il n’y a pas de disponibilité sans temps à partager.
Il n’y a pas de temps à partager sans temps à perdre.
Il n’y a pas de temps à perdre sans quelques plages vides dans nos agendas.

Alors, comme la nature et l’organisation ont paraît-il horreur du vide, peut-être devrais-je tracer dans mon agenda de grands blocs dans lesquels j’écrirais ce simple mot : «prochain»… accompagné, naturellement, d’un point d’interrogation.

Il n’y a pas de prochain sans rencontre.

Le deuxième point que je retire de cette histoire, c’est que cette rencontre n’est pas préméditée. Elle ne se produit ni au temple, ni sur une place de village, ni dans une maison. Il n’y a pas accueil, il n’y a pas invitation. Il y a l’inattendu au détour d’un chemin. Ce qui provoque l’événement de la rencontre, c’est un accident de parcours sur deux trajectoires qui se croisent.

Il n’y a pas de prochain sans mouvement.
Il n’y a pas de mouvement sans voyage.
Il n’y a pas de voyage, sans chemin.
Il n’y a pas de chemin sans regard.
Il n’y a pas de regard quand on fonce tête baissée.

Qui est mon prochain ? Je ne sais pas. C’est à moi de le découvrir. Et la question serait peut-être mieux posée si je me demandais… qui est mon prochain aujourd’hui? Qui sera mon prochain tout à l’heure, quand  j’aurai quitté ce lieu, quand j’aurai repris le chemin de ma maison? Pour trouver mon prochain, il faut que je bouge. Il faut que je me bouge.

Il n’y a pas de prochain sans mouvement.

Enfin, je relève un dernier point, qui est peut-être le plus difficile à assimiler. Dans l’histoire, le Samaritain, s’arrête le temps de prendre soin de la victime. Il prend le temps de soigner, de réconforter. Mais pour lui, tout ne s’arrête pas. Il fait tout ce qui est en son pouvoir et il passe le relais. Il fait confiance à l’aubergiste, il passe le témoin. Certes, il n’abandonne pas le blessé, il promet de revenir et il y a tout lieu de penser qu’il tiendra cette promesse… mais il poursuit sa route. Il ne veille pas lui-même cet inconnu jusqu’à l’épuisement, il s’appuie sur d’autres bonnes volontés… il fait appel au moment opportun à un professionnel de l’accueil.

Il n’y a pas de prochain sans moi.
Il n’y a pas de moi sans équilibre.
Il n’y a pas d’équilibre sans repos.
Il n’y a pas de repos si je me dépense sans compter, toujours, tout le temps.

Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

Pas toute la terre, pas tout le temps.

Juste ton prochain, juste aujourd’hui et maintenant. Jour après jour au gré des circonstances de ton chemin.

Ton clavier comporte 88 touches. S’il est infini, tu es assis sur le mauvais banc, le banc de Dieu.

L’homme est sur la passerelle. À mi-chemin entre la masse imposante du paquebot transatlantique de sa vie et le quai de son avenir, il s’est arrêté et il contemple le spectacle vertigineux du monde grandissant qu’il a devant lui. Il tourne le dos à ces principes avec lesquels il est né et qu’il n’a jamais quittés de toute sa vie. Nouveau-né abandonné par une vision du monde simple et confortable, il a été adopté et pris en charge par l’une des plus modestes spiritualités qui ne cesse de faire la navette entre les fantômes des vieilles traditions et les fantasmes du renouveau. Très tôt orphelin de ces idéologies providentielles, l’homme n’a jamais mis les pieds sur terre.

À mi-chemin sur la passerelle, il n’a que quelques pas à faire pour cueillir le monde.
À mi-chemin entre le passé et l’avenir, l’homme s’est arrêté.
Après un instant, il jette son chapeau d’un geste large…

Il fait un pas en avant.
Il commence son premier voyage.
Il va au-devant de sa prochaine rencontre.
Il va au-devant de son premier prochain.

Que Dieu l’accompagne et lui vienne en aide.

Amen.

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Soli Deo Gloria.