Marc 10, 46-52

Bartimée, aveugle de Jéricho ou l’impossible liberté

Ce qui m’a frappé dans le texte de Marc, c’est le contraste entre le comportement des gens présents et celui de l’aveugle. Lorsque Bartimée, appelle à l’aide, on le rabroue, comme si l’essentiel était de « ne pas faire de vagues ». Lorsque Jésus le fait appeler, étrangement, on souhaite bon courage à cet homme qui n’attendait que ça. L’entourage de Jésus est-il sous la crainte de la Passion annoncée? Si les quelques cris d’un aveugle effraient ou dérangent, comment une guérison gratuite pourrait-elle être acceptée?
Dans cette prédication, j’ai imaginé une suite du récit… Oui, j’ai pris cette liberté… enfin, pour autant qu’une liberté soit à prendre…

Cette prédication a été prononcée à deux voix (merci à mon fils Loïc pour l’interprétation du passant) à Château-d’Oex, le dimanche 2 octobre 2011.

Bartimée
La charité, mon bon Monsieur, ayez pitié d’un pauvre aveugle de naissance. Bartimée est mon nom et les ténèbres sont sur moi. Quelques pièces me rendraient la vie plus facile.

Le passant
Mon pauvre ami… quelle triste situation.

Bartimée
Pauvre ? Qui a dit que j’étais pauvre ?

Le passant
C’est toi-même qui l’as dit… un « pauvre aveugle de naissance ».

Bartimée
Oui. C’est un fait. Je suis né nu et sans un sou. Pauvre de naissance. C’est ce que j’ai dit.

Le passant
Non, tu as dit « pauvre aveugle de naissance »… j’ai bien entendu, je ne suis pas sourd.

Bartimée
Oui. C’est ce que j’ai dit.

Le passant
Eh ! Mais… une minute ! Avant que je ne dise quoi que ce soit, tu m’as appelé « mon bon Monsieur »… Comment savais-tu que j’étais…

Bartimée
Bon ?

Le passant
Non ! Un Monsieur ! Comment savais-tu que tu ne t’adressais pas à une femme ?

Bartimée
Ben… ça se voit, non ?

Le passant
Mais tu m’as dit que tu étais aveugle !

Bartimée
De naissance. Aveugle de naissance. Pauvre et aveugle de naissance. Depuis que le monde est monde, tous les bébés naissent pauvres et aucun d’eux n’y voit goutte. Je ne vois pas ce qu’il y a d’extraordinaire là-dedans.

Le passant
Tu ne « vois pas » ! Ah ! Tu ne « vois pas ». Et bien justement ! Tu ne devrais rien y voir du tout !

Bartimée
Ne rien voir ? Mais c’est terrible ce que vous dites là ! Vivre sa vie dans l’obscurité complète !

Le passant
C’est en général le lot des aveugles.

Bartimée
Ne m’en parlez pas. Ça doit être affreux.

Le passant
Tu te moques de moi. Tu y vois tout aussi bien que moi !

Bartimée
Oui, c’est ce que j’ai dit. Les ténèbres sont sur moi.

Le passant
Tu es un tricheur ! Un abuseur ! Tu profites de la crédulité des gens !

Bartimée
Pourquoi cette colère ? Je n’ai rien dit d’autre que la plus pure vérité. Et il est vrai que quelques pièces rendent toujours la vie plus facile. Vous n’êtes pas d’accord ?

Le passant
La question n’est pas là !

Bartimée
Si. Et c’est même la seule question qui se pose en face d’un mendiant. Elle est d’une simplicité limpide. Il n’y a pas plus simple que la question d’un mendiant. « T’as pas une pièce pour moi ? » C’est on ne peut plus simple. Ce sont les réponses qu’on y donne qui sont toujours tellement compliquées. Même quand vous ne dites rien, c’est compliqué. Vos regards détournés, vos airs faussement indifférents… ou alors ces gestes qui se veulent naturels pour montrer votre poche vide… Et quand vous vous décidez à donner, il faut toujours que vous accompagniez ce geste encore plus compliqué d’une parole pleine de reproche à peine voilé ou de prudente morale. Merde ! Vous donnez ou vous donnez pas. Si vous donnez, c’est à moi et j’en fais ce que je veux.

Si vous pouviez vous contenter de répondre par « oui » ou « non » ce serait beaucoup plus facile. Remarquez… je préférerais « oui », si je pouvais choisir.

Le passant
Te voilà bien arrogant pour un mendiant !

Bartimée
Parce que si je n’étais pas mendiant, ce ne serait plus de l’arrogance ?

Le passant
Ouais… bon… avec toi, on n’aura jamais le dernier mot, hein ?
Mais… Comment as-tu dit que tu t’appelais déjà ?

Bartimée
Bartimée est mon nom et les ténèbres sont sur moi. Quelques pièces me rendraient la vie…

Le passant
Oui, on sait, on sait… mais Bartimée… Oui ! Bartimée ! Tu es celui qui a fait tout ce tapage lorsque ce saltimbanque est passé ! Quel raffut ! Mais oui ! C’est bien toi ! Je ne t’avais pas reconnu.

Bartimée
Il faut apprendre à ouvrir les yeux, mon ami !

Le passant
Mais si je me souviens bien, tu as été guéri ! Par je ne sais quelle puissance ou quelle magie, il t’a rendu la vue !

Bartimée
Oui. Et alors ?

Le passant
Et alors ? On te fait don d’un miracle et toi, tu continues à faire le mendiant.

Bartimée
Oui, le mendiant aveugle.

Le passant
Alors que tu y vois aussi bien que moi !

Bartimée
Je ne vois pas où est le problème.

Le passant
Ah non ? Tu ne vois pas ? Et bien pour un prétendu aveugle, tu n’es pas très clairvoyant ! Celui qui t’a rendu la vue, il t’a offert le monde ! Tu n’es plus obligé de rester planté là à longueur de journée. Tu peux emprunter les chemins que tu souhaites, tu peux tracer ta propre route. En te rendant la vue, ce qu’il t’a donné, c’est la liberté !

Bartimée
Ah. La liberté… oui… Avez-vous remarqué que lorsqu’on évoque la liberté c’est toujours lorsqu’elle manque ou que l’on veut la raisonner ? Attention, elle s’arrête, là où celle du voisin commence… Ou cette expression stupide que l’on emploie pour s’excuser d’avance, comment c’est déjà… Ah oui ! « J’ai pris la liberté de…. ». J’ai pris… Comme si la liberté pouvait être prise ! C’est une bien pauvre liberté que celle qui se laisse prendre ou délaisser… « J’ai pris la liberté…  »… quelle ânerie !

Mais le mieux, le nec plus ultra, vous le savez, c’est le combat pour la liberté ! Comme il est bon de dire que l’on est prêt à mourir pour elle. Mourir pour la liberté… peuh… rien de plus facile… Vivre avec elle par contre…

Le passant
Ce n’est pas la reconnaissance qui t’étouffe on dirait.

Bartimée
Je n’ai pas dit que je n’étais pas reconnaissant. Mais vous ne comprenez pas ce qui m’est arrivé ce jour-là ? Ce jour où j’ai retrouvé la vue, c’est aussi le jour où je suis devenu invisible. Avant, j’étais Bartimée l’aveugle, le mendiant. J’étais celui que l’on pouvait regarder sans croiser le regard. J’étais celui que les gosses taquinaient avec plus ou moins de méchanceté. Celui à qui les adultes faisaient l’aumône avec plus ou moins de générosité. Pour les uns, j’étais maudit, pour les autres, j’étais mis à l’épreuve. Pour d’autres encore, j’étais une merveilleuse occasion de se sentir meilleur ou bienveillant. J’avais ma place dans toutes les croyances, dans n’importe quel système religieux. Pour qui avait besoin de jeter une pierre, j’étais la cible idéale, pour qui avait besoin de soulager sa conscience, un cadeau du ciel. Tout un chacun, me voyant tâtonner à la recherche de mon chemin, pouvait devenir un guide compétent et précieux.

Je soignais toutes les douleurs en étant simplement là, assis à mendier. Car quel que soit son fardeau, il paraît bien léger à côté de la cécité, n’est-ce pas ? Tout passant pouvait se dire qu’au moins il n’était pas comme moi. Hop, envolée la douleur du dos, disparue la fatigue de la journée… Il paraît que par ma simple présence, je soignais même le mal d’amour. « Au moins, je ne suis pas comme lui », voilà ce qu’ils se disaient tous en me voyant.

Alors, quand je me suis levé, quand j’ai crié, ils ont eu peur de me perdre. Pas par amour pour moi, non, mais parce qu’on a tellement besoin d’un plus malheureux que soi.

Quand ils ont vu que je leur rendais leur regard, ils ont baissé les yeux. Ils ont eu peur de devoir désormais porter ce malheur qui venait de m’être enlevé. Au lieu de se réjouir avec moi, ils ont fait comme si il y avait dans le monde une quantité fixe de malheur, et que ce que l’on enlève à l’un doive inéluctablement retomber sur la tête d’un autre. Ils n’ont pas supporté que je sois guéri, comme ça, sans raison, sans épreuve, sans examen de conscience, juste parce que je l’ai demandé, juste parce que j’étais là, au bon endroit et au bon moment.

Dans une nation qui cherche sans cesse à sonder la volonté de Dieu et qui cherche à toute chose des raisons, il n’y a pas de place pour le miracle de la guérison gratuite.

Te voilà bien silencieux tout à coup… Un aveugle et un muet… la belle paire que nous faisons.

Le passant
Je ne suis pas muet.

Bartimée
Et moi, je ne suis pas aveugle.

Le passant
Mais… tu es pourtant là, à mendier…

Bartimée
Si je mendie, ce n’est pas pour moi, c’est pour eux.
Ça a l’air de t’étonner… Crois-moi, tant que les hommes auront besoin de se sentir coupables, il y a aura des mendiants aux portes des synagogues, des mosquées et des églises.

Le passant
Mais le miracle, alors ?

Bartimée
Le miracle ?

Le passant
Ben c’était un miracle ou pas ?

Bartimée
Tous… nous étions tous aveugles. C’est à nous tous qu’il a rendu la vue… Nous étions tous libres de prendre le chemin que nous voulions… Il n’y avait plus de mendiant, plus d’infirme, plus de passant importuné, plus de générosité ou de mesquinerie. Il y avait la vie et la liberté…
Pas un de nous ne l’a supporté. Nous n’étions pas prêts.
Alors, me voilà de retour ici. Aveugle aux yeux ouverts. Je ne veux pas les voir, ils ne veulent pas voir que je peux les voir. Chacun a retrouvé sa place. Chacun a retrouvé son rôle, sa case. Le malheur leur paraît plus supportable s’il est concentré sur ma personne.
Alors je continue à demander l’aumône. Parce que je ne sais rien faire d’autre, parce qu’ils ne savent rien faire d’autre de moi. Parce que si je ne suis pas Bartimée, pauvre, aveugle, infirme, informe et dépendant, je ne suis personne.

Ils ont tellement besoin que j’aie besoin d’eux.

Nous n’étions pas prêts. Nous ne le sommes toujours pas. Notre regard ne sert qu’à enfermer l’autre. À le surveiller lorsqu’il décide de « prendre la liberté… »

Le passant
C’est terrible ce que tu dis. N’as-tu pas la foi ?

Bartimée
Une foi aveugle, mon bon Monsieur, une foi aveugle. Alors, cette pièce… c’est oui ou c’est non ?

Le passant
Je crois que c’est non.

Bartimée
C’est bien. Il reste un espoir alors. Soyez aimable, passez-moi mon manteau… j’ai un peu froid.

Amen.

Vous aimez? Faites-le savoir.

  1. Etienne Henold06-01-2012

    c’etait en quelle annee avant jesus christ ou apres apres jesus christ.

    • Pierre-Yves06-01-2012

      Comme l’histoire se passe durant le ministère de Jésus, il est évident que nous somme dans les années après… Jésus Christ. Quant à la datation exacte de l’évènement, cela nous situe avant l’année 30, date probable de la crucifixion de Jésus.

      Le texte de l’Évangile de Marc qui relate cet épisode est quant à lui probablement écrit aux alentours de l’an 70.

  2. Caro11-05-2011

    Merci pour cette belle initiative et pour la profondeur de tes textes, Bartimée continue de me questionner: ai-je les yeux ouverts? Sur quoi? Sur qui? Bonne réflexion à tout le monde.

Commenter

Soli Deo Gloria.