Moussa

Ce conte a été écrit en guise d’introduction au thème de la liberté et de ses contingences. À l’origine destiné à des enfants du culte de l’enfance, il a rencontré un public d’adultes, notamment à l’occasion de deux diffusions dans l’émission « drôles d’histoires » de la Radio Suisse Romande où la voix si particulière de Lolita a donné vie à ce petit récit.

Par beau temps, entre les barreaux de bambou, s’il grimpait le plus haut possible et tendait son cou jusqu’à la limite de la douleur, Moussa pouvait les apercevoir.

Verts et lointains, comme ils se balançaient au rythme du vent, les arbres de la grande forêt semblaient le saluer.

Dans les histoires que lui racontait sa mère, les arbres étaient immenses. À l’en croire, on pouvait s’y amuser des jours entiers en sautant de branche en branche. Les arbres étaient des univers, des maisons, des terrains de jeux infinis, des amis.

Moussa aurait bien voulu croire ces récits fascinants… pourtant à ses yeux, les arbres n’étaient que de petites taches vertes, qu’il pouvait à peine entrevoir au-delà des toits.

Moussa le petit babouin était né en captivité. Sa cage lui permettait cinq roulés-boulés dans un sens et quatre culbutes dans l’autre. Ni plus, ni moins. Il y avait aussi le vieux pneu suspendu à une corde grinçante, le petit abri qui le protégeait du soleil au plus fort de l’été et le ciel qu’il n’avait jamais vu autrement que quadrillé de bambou.

« Moussa », lui disait sa maman avant qu’elle ne disparaisse, « Moussa, n’oublie pas les arbres ». Chaque matin, elle le forçait à grimper à l’angle sud de sa cage, à tendre le cou, pour les regarder. « Les arbres, Moussa, les arbres, notre liberté ».

Liberté ? Moussa ne savait pas grand-chose de cette espèce d’arbre-là. Sa vie était paisible et sans grand souci. Bien sûr, les enfants qui visitaient le zoo l’agaçaient un peu. Parfois, il en avait marre de tous ces regards qui le scrutaient sans relâche. Toujours faire le clown. Ne jamais pouvoir faire un seul geste sans que dix, quinze ou vingt paires d’yeux observent le moindre détail. On a beau n’être qu’un babouin, c’est tout de même embarrassant d’entendre les rires chaque fois qu’on soulage une petite démangeaison à son derrière.

Quand, ivre de lassitude, il bâillait et s’endormait, c’était une avalanche de cacahuètes, de friandises insipides ou même de simple et cruels cailloux qui le tiraient de sa torpeur.

« Joue, petit singe, amuse-nous, fais le pitre »… jamais de trêve, ni de répit, tant qu’il faisait jour.

Une fois, Moussa avait demandé à sa maman comment étaient les cages dans les arbres. Sa maman l’avait regardé un long moment dans un grand silence, puis le visage, très grave avait soufflé à Moussa :

« Mon enfant, dans les arbres… il n’y a PAS de cage ».

Pas de cage ? Mais alors ? Où vivaient et dormaient les babouins ? Comment les gardiens savaient où poser la nourriture ? Et surtout, s’il n’y avait pas de barreaux, qu’est-ce qui empêchait les enfants de venir vous tirer la queue ou vous mettre les doigts dans les yeux ? En entendant cette avalanche de questions, la maman de Moussa avait poussé un long soupir et s’était contenté de murmurer « Moussa… Moussa… mon petit, mon tout petit… ». Après un moment, elle avait ajouté : « n’oublie pas les arbres ».

Tout à ses pensées, alors que le soleil faisait mine de se coucher, une sorte de grincement inhabituel se fraya un passage jusqu’à l’oreille de Moussa. Un petit bruissement qui intrigua notre jeune et curieux babouin. Cela ne ressemblait pas au gémissement de la corde qui soutenait le pneu poussé par le vent. C’était un couinement léger et pourtant familier qui venait de… la porte !

La porte de la cage ! Le gardien, un peu étourdi ou un peu plus ivre que d’habitude avait oublié de fermer la porte de la cage.

Sans trop savoir pourquoi, sans doute plus par curiosité que par esprit d’aventure, Moussa se glissa hors de sa cage. Un peu surpris que ce fut si facile, un peu craintif, il fut finalement épris d’un sentiment nouveau et irrésistible. Là, dans la grande allée que les enfants avaient désertée, il s’offrit une orgie de quinze roulés-boulés, suivis de vingt culbutes en ligne droite. Quel espace, quel luxe, quelle fabuleuse et étourdissante expérience.

Essoufflé, la tête bourdonnante et le cœur battant, Moussa aperçu en se retournant une toute petite chose de bambou dans le crépuscule. Sa cage. Dieu qu’elle était petite ! Retourner là-dedans ? Finir sa vie dans ce minuscule espace ? Jamais.

« Souviens-toi des arbres, Moussa ». Au souvenir de sa mère, Moussa fila comme une flèche en direction du sud. Ce fut une nuit très longue, pleine de frayeurs et d’émotions. Comment Moussa réussit à traverser la ville sans se faire écraser par les monstres hurlants et puants qui circulaient partout, tient du miracle. Toujours est-il qu’au petit matin, bouche ouverte, les yeux exorbités, c’est un Moussa paralysé de stupeur, de crainte et d’émerveillement à l’orée de la grande forêt que surprit le soleil.

Alors, emporté par son instinct, il joua comme jamais, escalada les plus hautes cimes, accomplit les plus périlleuses acrobaties. Moussa n’en revenait pas. Sa maman avait raison. Les arbres étaient majestueux, incommensurables, inépuisables. Quelle joie, quel bonheur, quelle vie !

Au milieu de la journée, épuisé, Moussa se laissa glisser au pied de ses nouveaux amis verts. La parole de sa mère lui revint. Libre ! Il était libre. C’était donc ça ? Dieu que c’était bon la liberté. Trois mots ne cessèrent de résonner dans son petit esprit de babouin : « Moussa est libre ».

Le ventre de Moussa se mit à gargouiller.

Pour la première fois de sa vie, Moussa avait faim.

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Soli Deo Gloria.