Marc 16, 1-8

Ce n’est pas parce qu’il y a du vide qu’il ne se passe rien!

Les églises se vident, dit-on. Et si ce vide nouveau entrait en résonance avec le vide bien plus ancien d’un certain tombeau?

Cette prédication a été prononcée le dimanche de Pâques 15 avril 2001, à La Lécherette… dans une chapelle pleine à craquer.

Qui suis-je?
Qui suis-je, moi, chrétien, à l’heure où le désert avance jusqu’au cœur de nos églises ?
Qui suis-je, moi protestant en terre vaudoise, Damounais de cœur, sinon de naissance, quand les cures de Rossinière et de l’Etivaz sont inhabitées ?
Qui suis-je, moi, membre d’un troupeau tellement privé de bergers que vous voilà condamnés en ce dimanche de Pâques à écouter la prédication d’un laïc.

Même pas un diacre…
Même pas un sous-pasteur, un adjoint, un ministre en devenir…
Même pas un étudiant en théologie,
Même pas le fruit d’une vocation naissante et prometteuse, non… un banal, un simple, un quelconque laïc dans son costume de ville, comme s’il se rendait à son bureau, dépourvu de la robe aux amples manches noires dont les mouvements ponctuent si bien les propos des pasteurs, des vrais!

Si nous en sommes là, c’est qu’à n’en pas douter le vide gagne…

Oh, sa stratégie est habile. Le vide s’est attaqué d’abord aux premiers rangs, qu’il a insensiblement, mais régulièrement clairsemé pour ensuite progresser vers le fond, jusqu’à atteindre les derniers bancs, le temps d’à peine une génération.

Alors, insatiable, n’ayant plus grand chose à se mettre sous la dent dans cette partie du bâtiment, le vide s’est retourné. Il a vu sa dernière cible, son ultime défi, le parachèvement de son œuvre: vider la chaire, vider le lutrin, la table de communion.
Même le banc d’orgue, si bien caché à l’étage n’y résistera pas.

Certes, de loin en loin, le temps d’un mariage, d’un baptême, d’un enterrement ou le temps d’une célébration, comme en ce dimanche de Pâques, le vide se fait oublier…

Mais ce n’est qu’une trêve qu’il nous accorde, pas une capitulation.

Le vide.

Le vide, ça inquiète. Le vide, ça fait peur. Le vide, ça sent la fin, ça a des relents de mort.

MARC! MARC! Tu as tout faux, ce n’est pas avec trois femmes apeurées, ce n’est pas avec ton tombeau vide que nous allons remplir nos salles.

Marc, comme ton évangile est mal ficelé! « Circulez mesdames, il n’y plus rien à voir. Quel dommage vous avez tout raté »

Pas le moindre effet spécial, pas la moindre trompette céleste, pas de quoi faire un CD avec la bande originale.

Le vide, c’est l’audimat qui bat la breloque, c’est la mesure de notre échec. C’est tout le concept marketing qu’il faut revoir!

Comment pourrions-nous tolérer le vide alors que chacun sait que la Nature elle-même a horreur du vide.

(ici, intervention de François Paschoud, physicien, qui explique en quoi sans vide, pas de matière, pas de mouvement, pas de vie)

« Ce n’est pas parce qu’il y a du vide qu’il ne se passe rien ».

Ce sont les mots mêmes de François lorsque nous préparions ce culte. Ce sont les paroles d’un physicien, d’un spécialiste, d’un professionnel de la matière, des mots qui brillent d’un éclat bien particulier dans le contexte de ce lieu de culte.

Sans vide, pas de mouvement, pas de liberté, pas de possible à inventer…

Ce n’est pas parce qu’il y a du vide qu’il ne se passe rien!

Voilà ce que nous devrions écrire filigrane au fronton de toutes nos églises, en discrètes lettres de brume sur les façades de nos cures.

Ce n’est pas parce qu’il y a du vide qu’il ne se passe rien!

Jusqu’au livre d’or de cette chapelle qui est là pour en témoigner. Un de ces jours, dans un moment de creux, dans un de ces petits vides d’un week-end sans neige et sans soleil, je vous invite à prendre le chemin de la chapelle pour simplement parcourir ses pages et les tranches de vies, d’émotion, d’interrogation qu’elles recèlent.

Ce n’est pas parce qu’il y a du vide qu’il ne se passe rien!

Oh bien sûr, si l’église vaudoise vit les transformations que l’on sait c’est à cause d’un vide qui n’a rien de mystérieux et qui est bien banal: c’est le vide des caisses de l’État. On aura beau dire tout ce qu’on voudra, ajouter tous les baumes doctrinaux sur ce qui reste pour beaucoup une blessure, il n’empêche que c’est dur de remettre en question ce que l’on tenait pour acquis.

Dans chaque village un pasteur, un culte chaque dimanche, auquel on pouvait assister ou pas comme à une séance de cinéma gratuite, sans publicité et sans entracte. Et voilà qu’au cœur même de nos paroisses, pardon de NOTRE paroisse, même le dimanche, des lieux de cultes sont complètement, totalement, désespérément vides.

Mais…

Ce n’est pas parce qu’il y a du vide qu’il ne se passe rien!

Marc l’a écrit avec ses mots à lui, d’un bout à l’autre de son évangile. Des premiers versets où il nous annonce qu’une « voix crie dans le désert » jusqu’à la stupeur finale de trois femmes devant un tombeau vide…

Ce n’est pas parce qu’il y a du vide qu’il ne se passe rien…

Mais ce message est si difficile à recevoir qu’il ne débouche que sur la peur et l’incompréhension. Les deux Marie et Salomé, s’enfuient bouleversées, tremblantes et se taisent. Rideau.

C’est là que se terminent les manuscrits les plus anciens de l’évangile de Marc. Mais…

Ce n’est pas parce qu’il y a du vide qu’il ne se passe rien…

Comment se fait-il que nous soyons ici aujourd’hui dans le prolongement de ce récit, à célébrer ce premier dimanche de Pâques du troisième millénaire, alors que tout était censé s’achever là où cela avait commencé: dans le silence et dans le vide.

Où chercher l’explication? Comment ce message a-t-il eu la force de franchir trente siècles, des milliers de kilomètres et autant de cultures pour arriver jusqu’à nous et à se fondre dans nos racines spirituelles?

Par quelle force nous a-t-il été donné d’accéder à cette identité chrétienne, malgré une église tour à tour torturée et tortionnaire, malgré les errements des institutions, malgré les égarements de ses adeptes et les stratagèmes de ses ennemis.

Malgré les chaires sans ministres
Malgré les cures sans pasteurs
Malgré les églises sans fidèles

Si le Dieu unique que nous confessons a choisi de s’incarner dans l’histoire humaine, serait-ce pour un temps limité? Serait-ce « à condition que » ? Y aurait-il des lignes en tout petits caractères au bas de l’alliance divine? La proclamation du Christ ressuscité dépendrait-elle d’une quelconque ordonnance du Conseil d’État?

Seulement voilà, sans pasteur, sans garant de l’authenticité du message, sans garde-fous institutionnels… sommes-nous encore en mesure de vivre notre foi? Et quelle est-elle cette foi? Sur quoi se fonde-t-elle? Comment la saisir et la circonscrire si aucun professionnel-certifié-garanti n’est là dimanche après dimanche pour nous la décrire et la régénérer ? Pour me dire ce qu’il faut croire?

Alors, c’est la fin du cinéma? Alors, il faut monter sur scène? Prendre part à la pièce? Mais qui me donnera mon rôle? Et si je suis mauvais? Et s’il faut improviser? Et si l’on rit de moi? Et si je n’ai pas le temps? Pas l’envie? Pas le talent?

Qui suis-je, si personne n’est plus là pour me le dire?

Au fil de mes réflexions, je me suis surpris à imaginer la scène suivante:

Dans un futur plus ou moins proche, une délégation damounaise de la vaste paroisse qui regroupe alors la Gruyère, le Pays-d’Enhaut, l’Oberland, le Simmental, la Riviera, les Ormonts et une bonne partie du Chablais, une délégation damounaise donc, organise un voyage, presque un pèlerinage à Lausanne. Le but est de visiter la cathédrale de Lausanne, dernière église sur pied fidèle à sa vocation d’origine, à des centaines de kilomètres à la ronde. Le groupe arrive sur le parvis de la cathédrale et, avec surprise découvre les lourdes portes grandes ouvertes. Après une courte hésitation, les visiteurs entrent, intimidés, pour se retrouver dans un vaste espace vide, silencieux et sombre.

Tout à coup, un bruit les fait sursauter. Ils se retournent effrayés. Ce n’est que le guide qui vient à eux et qui leur dit:

« Ne vous effrayez pas. Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié: il est ressuscité. Il n’est pas ici; voyez l’endroit où on l’avait déposé »

À la fin de la visite, ce même guide prend congé d’eux en leur disant:

« Allez dire à ses disciples: il vous précède à Rossinière, à L’Etivaz, à Rougemont, à Château-d’Oex… il vous précède au Pays-d’Enhaut. C’est là que vous le verrez… Comme il vous l’a dit. »

Amen.

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Soli Deo Gloria.