Luc 24, 13-35

De la nécessité de prendre du recul

Informés, nous le sommes. Mais comment donner du sens au sensationnel? Sur le chemin d’Emmaüs, deux disciples apprennent à prendre du recul. Notre Église est pauvre en « nouvelles à sensations »… l’est-elle autant en qualité de porteuse de sens?

Cette prédication a été prononcée le 11 avril 2004 à Rossinière et à La Lécherette

« Les disciples d’Emmaüs »… voilà un texte qui dans le titre qu’on lui prête porte déjà toute sa signification, pas vrai ? Emmaüs, c’est les vieux meubles que l’on donne, c’est ce drôle de petit père noyé dans un grand béret, c’est un formidable élan de solidarité… Emmaüs c’est le partage.

Donc, quand Daniel me propose de bâtir une prédication autour de ce texte… pas de problème. On en pose les grandes lignes en deux traits de crayon… un petit coup de rédaction, une dernière rencontre pour arrondir les angles et c’est bouclé…

C’était peut-être aller un peu vite en besogne. En pratique, ce texte résiste, me nargue et s’enfuit. Cette prédication, je vous promets que je l’ai faite et défaite 5 fois, 10 fois, 15 fois. Je crois construire un message sur le partage et j’aboutis à un insipide message ruisselant de mièvrerie… du genre « la fondue crée la bonne humeur »…

Le partage, oui, mais au nom de qui et de quoi ? Juste pour être gentil ? Bien dans nos pantoufles au coin du feu qui ronronne ?

Avec tout le respect et l’admiration que j’ai pour l’œuvre de ceux qui ont pris Emmaüs pour emblème, je vois peu à peu se dessiner un autre message dans ce texte.

« Esprits sans intelligence » : c’est ainsi que nos deux gaillards se font secouer par ce compagnon de passage. Jésus ne s’en prend pas à leur égoïsme, ni ne les enjoint à plus de générosité. Il les invite à la réflexion !

« Notre cœur ne brûlait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures ? »

Si c’est bien au moment du partage d’un repas que Cléopas et son compagnon ouvrent les yeux, c’est pour juste entrevoir un Jésus qui disparaît. Ce qu’il leur reste, c’est le souvenir d’une explication, d’une ouverture des Écritures. Cléopas et son compagnon, tout en avançant sur leur chemin, ont été forcés à sortir de leur bulle de quotidien pour revisiter Moïse, tous les prophètes et toutes les Écritures. Pas moins.

Pourquoi ce détour par la réflexion ? Pourquoi ce long parcours à travers des Écritures qui sont plus souvent qu’à leur tour ambiguës et difficiles d’accès ? N’aurait-il pas suffit à Jésus de se faire reconnaître pour tel, plutôt que d’entreprendre un discours nécessairement compliqué ?

Je ne suis pas un habitué des musées ou des galeries d’art, mais une de mes visites m’a laissé un souvenir particulièrement fort et précis.

En entrant dans la salle d’exposition, je n’ai d’abord pas vu grand-chose. Des tons bleus, gris, blancs, s’entremêlant sur une toile. Le trait du pinceau, bien réel, terriblement concret. Une vague émotion, bien sûr, de celles que l’on a lorsque l’on se trouve à proximité physique d’une œuvre ou d’une personne célèbre. « Si je le voulais, je pourrais la toucher »

Et puis, comme il y avait peu de monde, je me suis offert le luxe de quelques pas. Je me suis éloigné de la toile en lui montrant mon dos, en feignant de l’ignorer. Arrivé au bout de la pièce, par jeu, je me suis retourné d’un coup pour jeter un dernier coup d’œil à ce tableau si imposant par ses dimensions.

Un choc.

Moi qui ne suis guère connaisseur en peinture, j’ai été littéralement parcouru d’un frisson et je suis resté bouche bée, comme un idiot devant cette toile de René Magritte.

Le « Château des Pyrénées » : vous avez sans doute déjà vu une représentation de ce tableau qui montre un château de roc planté sur un immense rocher, lui-même suspendu dans les airs, flottant au-dessus de la mer. La toile fait plus de 2m de haut.

René Magritte: le château des PyrénéesJe ne sais pas combien de temps je suis resté là, aussi immobile que le rocher qui me narguait. De près, mes yeux ne captaient qu’un ensemble de taches de couleur, de loin cet ensemble prenait un sens, devenait un espace fascinant et mystérieux dans lequel mon esprit vagabondait avec curiosité et émotion. Je venais de comprendre viscéralement un point fondamental… la nécessité de parfois prendre du recul.

Prendre du recul…

Les disciples d’Emmaüs, Cléopas et son compagnon dont le texte n’a pas retenu le nom, ont le nez collé sur la toile de l’actualité. Ils en distinguent les couleurs vives et devinent bien qu’il s’est passé quelque chose d’unique. Des siècles avant CNN et le téléjournal, ils se repassent en boucle le film des récents événements marquants. Que peuvent-ils bien en dire, sinon se répéter inlassablement les mêmes détails et bâtir sans cesse les mêmes spéculations ? Ils sentent bien qu’il se passe des choses… devant l’ampleur des espoirs déçus, les rumeurs ont commencé à courir…

Le nez collé à l’immédiat, ils avancent sur le chemin, mais font du « sur place » dans leur réflexion. Ils voient une multitude de détails, mais ils sont incapables d’y trouver un sens.

Prendre du recul… s’accorder le temps de la réflexion… Le message du Christ ressuscité ne tient pas dans les quatre ou cinq mots chocs d’une manchette de journal. Difficile d’en faire un slogan ou même un livre blanc. La clé des Écritures n’est pas conciliable avec les exigences du « prime time » ou de l’horaire coincé entre deux blocs publicitaires et le film du lundi soir.

Notre paroisse, notre Église, nos prières, nos réflexions et de nos actes, les moments de solidarité et de partage, l’enseignement du catéchisme, l’école du dimanche, les groupes de prière, les études bibliques, les repas communautaires, les camps de caté… les vagues et les tempêtes, les coups de gueule et les emportements, les pardons et les réconciliations, les espoirs et les visions pour demain… Tout cela est beau et suffit à remplir notre temps. Mais tout cela n’est que taches de couleurs et n’a pas de sens tant que nous gardons le nez collé sur la toile du quotidien…

« Esprits sans intelligence, cœurs lents à croire… ».

 Alors que parfois la Bible nous parle de personnages auxquels nous avons du mal à nous identifier – je ne me suis jamais senti très proche d’un roi sanguinaire ou d’un esclave en fuite – Cléopas et son copain me paraissent étonnamment réalistes et actuels.

Noyés dans un flux perpétuel d’informations toutes plus sensationnelles et uniques le unes que les autres…
Submergés par les cours du Nasdaq, les périls du deuxième pilier et la menace de la délocalisation…
Anxieux pour l’avenir de nos enfants ou hantés par la perspective d’une séparation…

Le nez collé sur la toile du quotidien… si près que nous explorons chaque détail du coup de pinceau… pouvons-nous encore voir le tableau d’ensemble de notre vie ?

Je m’appelle Cléopas chaque fois qu’un avion tombe, qu’une bombe explose. Je m’appelle Cléopas lorsqu’une actualité brûlante fait la une de nos quotidiens, submerge Internet et les journaux télévisés. Je m’appelle Cléopas lorsqu’une guerre qui éclate fait les grands titres… Je m’appelle Cléopas lorsque tout le monde en parle.

Et le lendemain ?

Le lendemain, je porte le nom oublié de son compagnon, de celui dont l’histoire n’a pas retenu l’identité. Ce qui semblait gravé dans la pierre, ce qui devait marquer à jamais mon destin et l’histoire des hommes n’est devenu qu’un fait divers de plus. Le Ruanda ? Ah bon, déjà dix ans ? L’Afghanistan… ils en sont où là-bas ? La Somalie… c’est où déjà ? Gonaïves… attends, c’est pas dans une île du Pacifique ?

Dans une invitation à aller au-delà du quotidien, le Jésus de Luc s’efface en laissant derrière lui deux choses essentielles :

…un appel à ouvrir notre intelligence, à l’exercer sur les Écriture qui sont le fondement de notre identité chrétienne,
… un peu de pain rompu prêt à être partagé…

À Emmaüs, Jésus nous fait reculer de quelques pas, pour nous distancer du quotidien et afin que nous puissions voir l’ensemble d’un tableau que nous avions sous les yeux.

Se pourrait-il alors que ce que nous voyons nous donne la même énergie qu’à Cléopas et à son compagnon, qui les a fait se lever immédiatement et se remettre en route pour retourner d’où ils venaient à l’heure même où ils songeaient au repos ?

Se pourrait-il que le tableau de notre vie, reliée à d’autres vies et enracinée dans la Vie avec un grand « V », oui, se pourrait-il que s’allume en nous ce même feu qu’ils ont ressenti… ?

Amen.

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Soli Deo Gloria.