Ecclésiaste 11, 1-10

Ce pain que l’on jette au risque de le perdre

Une lecture trop hâtive d’un texte peut aisément nous faire passer à côté de l’essentiel. Si l’on ne fait taire ce qui résonne (ou raisonne) trop fort en nous, comment se laisser interpeller?
Ce texte de l’Ecclésiaste a été pour moi une leçon d’exégèse. Loin d’en avoir épuisé toutes les richesses, il m’a au moins permis de réaliser qu’une interprétation pouvait en cacher une autre.

Cette prédication a été prononcée le dimanche 18 août 2002, à l’occasion d’un culte d’offrande à la chapelle de La Lécherette

Une pile de livres sur la table, un concerto de ce bon vieux Jean-Sébastien dans les oreilles, quelques idées en tête, un écran, un clavier et le temps qui passe.

Cette fois, il faut s’y mettre. Deux nuits déjà que le même cauchemar est revenu: moi debout, devant des gens assis. Je dois prendre la parole, mais je n’ai rien à dire. Fin du cauchemar.

Je ne suis pas un télé-évangéliste à la verve spontanée, je ne suis pas un tribun qui enthousiasme les foules de discours bien sentis. Si le Saint-Esprit fait don de son inspiration à certains, je ne dois pas figurer sur sa liste des abonnés. Pour avoir quelque chose à dire, pour pouvoir le dire en mon âme et conscience, en bon héritier de la tradition protestante, il ne me reste que le travail.

Tiens, voilà que Jean-Sébastien a des ratés… Le disque a été trop bringuebalé d’un endroit à l’autre, avec trop de désinvolture, trop peu de respect. Le temps n’épargne rien… et il continue de passer.

Le texte est choisi de longue date. Je triche un peu. Je me souviens l’avoir déjà choisi à une autre époque, sous d’autres latitudes… carrément dans une autre vie. “Lance ton pain à la surface des eaux”: quel bel éloge de la gratuité, du don de soi. L’assemblée de cet autre temps et de cet autre lieu avait tellement apprécié.

Jean-Sébastien est pris de bégaiement, le clavecin s’obstine sur les mêmes mesures, redit cent fois la même phrase musicale. Il lui faut un léger choc pour qu’il se décide enfin à passer à la suite.

“Lance ton pain à la surface des eaux”. Beau geste. Sans doute aussi auguste que celui du semeur. “Lance ton pain à la surface des eaux”, belle image empreinte de sérénité, ruisselante de symbolisme. Le pain flotte quelques temps à la surface… est doucement balancé par une vaguelette… et dérive jusqu’au canard le plus proche qui se décide à le happer, l’oeil reconnaissant.

Hé là, qu’est-ce que ce canard vient faire dans mon décor? Allez ouste! Personne ne t’a convié. Ton domaine, c’est le lac, pas la surface des eaux bibliques. Pas de place pour toi dans une prédication: dégage!

Jean-Sébastien se tait. Je dois le rappeler à l’ordre pour que le concerto reprenne.

Me voilà, lançant mon pain à la surface des eaux, pas de canard, pas d’intrus sur l’onde calme… lorsque quelques bulles crèvent la surface… Ah non! Des poissons maintenant! Non! Pas de poisson ici. Le pain, le poisson, ça se rencontre sur la table, pas dans l’eau! Allez-vous multiplier ailleurs et sortez du décor! Les poissons, de l’air! Enfin, façon de parler.

Me voilà disais-je, seul, lançant mon pain à la surface des eaux. Un peu trop seul sur une eau un peu trop calme peut-être. Un peu ridicule aussi. En bon petit fils de boulanger, j’apprends à mes enfants le respect du pain et voilà que je le balance à tout va sans que personne n’en profite… Je voulais parler de gratuité et de don… il n’est plus question que de gaspillage. Je pose mon pain, et je plonge… dans mes livres.

Chapitre 11, verset 1, “lance ton pain à la surface des eaux, car à la longue tu le retrouveras”… Une nouvelle technique agricole pour les zones humides? Conseil de fou? Plaisanterie ou mauvaise farce?

Quel pain? Celui qui représente la nourriture vitale, le pain qu’il faut gagner, le résultat d’autant de sueur que de farine. Celui dont le blé a mûri épargné par les intempéries.

Quelles eaux ? Tiens, les mêmes exactement, mot à mot que les eaux chaotiques de la Genèse, les mêmes aussi qui plus tard menacent Noé, les eaux qui inondent, celle-là même qui dévastent le cœur de Prague à l’heure ou je parle… Les flots incertains, l’immensité angoissante, la mer ?

Quelques souvenirs, quelques questions… Les Hébreux n’étaient pas réputés pour être de grands navigateurs… L’eau, c’est l’inconnu, l’imprévisible… c’est une menace latente. Quelques siècles plus tard, l’auteur de l’Apocalypse se décide même à la figer en mer de cristal afin de régler le problème.

Alors ? Étang calme ? Ou mer déchaînée ? Mes piètres connaissances d’hébreu ne me mènent pas plus loin. C’est comme la musique de Jean-Sébastien, je l’entend, je la goûte, mais je serais bien incapable d’en déchiffrer le moindre extrait de partition.

« Lance ton pain à la surface des eaux, car à longue tu le retrouveras »

J’appelle d’autres auteurs, d’autres livres à la rescousse. Dites-moi quel pain ? Quelles eaux ?

J’ai une bibliothèque pleine de gros livres, ceux que j’ai lus, ceux que j’aurais dû lire, ceux que je lirai un jour, plus tard… Parmi eux, un nouveau venu, un petit dernier, une traduction de l’Ecclésiaste d’Ernest Renan, datant du dix-neuvième siècle, achetée sans conviction, faute de ne pas trouver mieux dans une librairie très généraliste.

Voyons chapitre 11….

« Lance hardiment ta fortune en haute mer, avec le temps tu la retrouveras agrandie ! ». Quoi ? Pas possible, il y a erreur dans la numérotation des chapitres ? Non… c’est du même texte que l’on parle.

« Lance ton pain à la surface des eaux », « Lance hardiment ta fortune en haute mer »… D’un côté, un geste de poète romantique, de l’autre une expédition navale. À ma gauche Jean-Jacques Rousseau, à ma droite, le commandant Coustau.

Jean-Sébastien en perd sa clé de sol.

« Lance ton pain à la surface des eaux, car à longue tu le retrouveras »

ou

Lance hardiment ta fortune en haute mer, avec le temps tu la retrouveras agrandie ! ».

D’un côté, un geste désintéressé … de l’autre une stratégie d’investisseur.

Non ! non ! non ! Pas encore, pas de nouveau. On ne peut pas ouvrir un journal, on ne peut pas allumer la radio ou la TV, on ne peut pas entendre un seul discours sans qu’on nous assomme avec des théories ineptes sur la sacro-sainte « économie », sur la rentabilité, sur la fameuse reprise et sa petite sœur croissance. Marre de toujours retomber sur ces règles qui doivent assurer un monde bien huilé rentable et performant. Marre qu’on nous explique ces lois immuables qui ne cessent de changer d’humeur. Dix-mille consommateurs multipliés par cinquante investisseurs. Quarante marchés moins une conjoncture, plus un raton laveur… Trois milles quatre cent fidèles divisé par quatre pasteurs. STOP !

« Qui sur le vent trop délibère, perd le moment d’ensemencer
Qui toujours le ciel considère, manque l’heure de moissonner »

Moi qui pensait glisser sur les eaux calmes d’un texte familier, me voilà bien embarqué, en pleine mer du doute et de l’indécision. Navigateur inexpérimenté, je voulais juste aller pépère, d’un port à l’autre en suivant la côte. Et me voici, désemparé, au beau milieu d’une tempête d’interprétation.

Lance ton pain, tu le retrouveras… lance hardiment ta fortune, tu la retrouveras agrandie… J’ignore, je ne sais pas

« De même que tu ignores le chemin du souffle vital… »
« Tu ne sais pas de l’une ou l’autre activité celle qui convient »

Et puis à quoi bon… puisque « tout ce qui vient est vanité » ?

Mesdames et Messieurs bonsoir… Pour notre émission de ce soir nous avons le plaisir d’avoir pour invité Salomon Qohélet, gérant de fortune connu pour ses théories peu orthodoxes et également auteur du best-seller « à la poursuite du vent ». Mais auparavant nous faisons un rapide tour de l’actualité :

Politique internationale : le sommet international des chefs d’états a procédé aujourd’hui au tirage au sort des thème qui seront débattus ces prochaines semaines. Dans l’ordre du tirage les principaux thèmes sont :

  • le recensement mondial des jeux pratiqués à la récréation dans les classes enfantines
  • l’art d’interpréter la forme des nuages dans un ciel bleu
  • l’élaboration d’une liste de dix-milles nouveaux noms de plantes et d’animaux, afin d’être prêt en cas de découverte de nouvelles espèces.

Interrogé sur la qualité de ce tirage, le porte-parole du comité d’organisation a déclaré que personne ne pouvait prédire aujourd’hui laquelle de ces réflexion pouvait s’avérer la plus prometteuse pour l’avenir de l’humanité. Quoiqu’il en soit, a-t-il ajouté, tant que les plus grands cerveaux de la planète se mobiliseront autour de ces thèmes, il ne feront pas autre chose, ce qui devrait nous permettre de dormir plus tranquille…

En Suisse, le conseil fédéral a pris la route ce matin pour un tour du pays à vélo dont l’itinéraire sera déterminé par le « petit bonheur la chance ». L’objectif de ce voyage, dont la durée est également inconnue, est de recontrer des gens anonymes et quelconques pour discuter de tout et de rien à travers le pays. D’après le président de la confédération mieux vaut partager ses préoccupation avec sept ou huit personnes que de rester chez soi à ruminer ses pensées. fin de citation.

Sport. Les participants du rallye « Paris nulle part » sont désormais répartis dans trente-deux pays différents sur trois continents. Sur les cinq mille participants qui ont pris le départ, huit-cent quarantes ont déjà choisi de mettre un terme à leur périple pour vivre au milieu de l’une ou l’autre des populations qu’ils ont rencontrées. Les organisateurs ont exprimé leur grande satisfaction.

Une information routière : les automobilistes roulant de manière aléatoire et aucun mouvement d’ensemble ne paraissant s’esquisser. Quelques bouchon totalement imprévisibles peuvent se produire sporadiquement aux endroits les plus inattendus.

Météo. Le temps est incertain par endroit, surprenant à d’autres.

Dans le canton de Vaud, au Pays-d’Enhaut, nous avons une liaison avec notre envoyé spécial… juste à temps pour entendre en direct les dernières phrases de la prédication qui s’y achève en ce moment. À vous la Lécherette :

En ce dimanche quelconque, en ce lieu qui n’a de particulier que ce que nous avons voulu y mettre. Avec les gens qui nous entourent en ce moment, quelles que soient nos convictions ou nos questions. Forts de toutes ces incertitudes qui échappent à nos calculs et à nos prévisions. Certains de la finitude de notre parcours terrestre. Pleins de la vie et heureux de la célébrer. Même si ce qui est n’est pas éternel, même si nous avons appris la douleur des séparations, même si craignons celles à venir…

Dans cette chapelle inutile et peu rentable, plantée sur la surface des prés,

Ici et maintenant, par la grâce de Celui qui nous y a réunis

Que la fête soit belle.

Amen.

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Soli Deo Gloria.