I Corinthiens 1, 18-25

La folie de Dieu

Compétition et croissance, logique de l’affrontement. L’humanité est-elle vraiment le fruit d’une concurrence sans merci? Quelle place dans notre planète mondialisée pour des concepts aussi désuets que la solidarité et le partage?

Cette prédication a été prononcée le dimanche 12 décembre 2004 à Château-d’Oex et à Rougemont.

L’histoire se passe, dit-on, quelque part dans la clairière d’une forêt canadienne, au tout petit matin. Deux randonneurs ont planté leur tente et l’un d’eux, émergeant à peine de son sommeil assiste à un étrange spectacle. Son compagnon, nu comme un ver est en train de lacer ses chaussures de sport. Après s’être bien frotté les yeux, le dormeur à peine éveillé fait mine d’interroger son ami, mais ce dernier lui fait signe de se taire, et par gestes discrets, il lui conseille de garder le silence et lui désigne l’autre bout de la clairière. Là, à travers la brume matinale, on distingue un ours énorme, un Grizzly furieux, sur le point de charger les deux campeurs. Celui qui est encore couché est pris de frayeur et chuchote à son ami : « Mais tu es fou ! Tu n’arriveras jamais à courir plus vite que ce monstre ! ». L’autre lui répond alors avec un petit sourire, d’une voix étrangement calme : « Je n’ai pas besoin de courir plus vite que lui, il suffise que je coure plus vite que toi ! »

La libre concurrence. La saine compétition. On sait bien que celui qui veut survivre et évoluer n’a pas d’autre alternative que celle qui consiste à aller plus vite que son voisin.

L’humanité, comme toute espèce, est le fruit de luttes, de compétition, de concurrence. « Mangé ou être mangé ». « Vae victis », malheur aux vaincus.

Pourtant…

Pourtant quelque part là-bas, tout là-bas, au-delà de l’horizon de notre histoire, tout au fond, perdu au petit matin de la nuit des Temps, un homme a commis la folie de poser la pierre qu’il tenait à la main, de baisser son bouclier pour aller à la rencontre d’un inconnu de passage. « Je suis sans arme, je t’accepte si tu viens toi aussi sans arme ». La folie de l’accueil l’a emporté sur la logique du meurtre et de la violence. Ce geste de paix téméraire, mainte fois répété a sans doute bien plus influencé notre aventure humaine que l’invention de l’arc et des flèches. Nous en sommes si profondément marqués que nous le répétons encore tous les jours, sous une forme symbolique, sans même en avoir conscience : la poignée de main que nous échangeons n’est rien d’autre que le vestige de ce geste qui signifiait à l’autre : « Tiens, regarde, je suis sans arme, en gage de bonne foi, prends ma main, ainsi elle ne pourra pas te frapper »… Il est vrai que par prudence on devait parfois se tenir alors les deux mains, bien serrées… et que certaines d’entre elles devaient être un peu moites !

La famille qui devient clan, le clan qui devient tribu, la tribu qui forme un village, les champs qui se cultivent, les troupeaux qui prospèrent de quoi tout cela est-il le fruit ? De la logique de la méfiance et de la compétition ? Ou de la folie de la confiance et de la solidarité ?

Ah, bien sûr, le monde n’est pas fait que de bonté… Le monde est plein de barbares, de truands… oui, dans le monde… il y a des salauds. Alors autour du village, il y a forcément très vite une barricade, des défenses, un fossé, des pièges.

Le village devient place forte, le bourg devient citadelle, la falaise devient bunker…

L’intelligence, la puissance et la force permettent de se garder de l’autre, de celui qui est dehors, de l’empêcher de venir se servir chez nous et de piller nos réserves, notre patrimoine, d’anéantir notre culture. Que le meilleur gagne ! Que le plus fort règne !

Et qu’est-ce que ça change ? Le monde est plein de châteaux en ruines, gavé de douves comblées, truffé de tours de guets rasées. Les 2’400 km de La Grande Muraille de Chine n’ont pas contenu les « hordes barbares », pas plus que le Mur de Berlin n’a retenu la décadence de l’Occident. Et je sais d’autres murs, que l’on bâtit en ce moment même, qui sont d’ores et déjà voués au même échec.

L’histoire humaine s’est bâtie autour de la peur de celui qui est à l’extérieur. À l’époque de Luther on craignait le Grand Turc, puis ce fut le Péril Jaune. Mon enfance fut marquée par le spectre de la Guerre Froide et aujourd’hui… voilà qu’on nous revend une fois encore l’Axe du Mal.

Mais, de Stalingrad à Hiroshima, de Manhattan à Falloudjah, la logique de la puissance n’a jamais empêché ni la souffrance, ni les larmes, ni même la peur dont elle se nourrit.

« Cinq milliards d’hommes dans un vaisseau », c’est par cette formule qu’Albert Jacquard résume notre situation. Malgré les murs et les fossés, il faut bien se rendre à l’évidence… il n’y a plus d’extérieur à notre monde, il n’y a plus d’ « entre nous » protégé de « ceux du dehors ». Cinq milliards d’hommes, de femmes et d’enfants, six milliards même. Le double dans moins de trente-cinq ans… quand les enfants de nos écoles seront adultes, autrement dit : demain !

Quel programme alors pour les enfants de ce siècle ? « Que le meilleur gagne »? « La loi du plus fort »? « Mangé ou être mangé »?

Quelle foi, quel héritage spirituel pour la génération montante ? Celle d’une religion unique et conquérante ? Les avions d’Allah contre les missiles de l’Évangile ?

C’est logique. C’est la logique de la puissance et de la compétition.

Mais laissons-là les grandes réflexions géostratégiques et refermons les livres d’histoire. Aujourd’hui, dans ce temple, nous, ici présents… quelle est la logique qui nous anime ?

Ces lieux de culte qui se vident… ces pasteurs qui courent d’une célébration à l’autre… quel aveu de faiblesse, n’est-ce pas ?

Ces budgets qui diminuent, notre Église condamnée à perdre la place prépondérante qui était la sienne au cœur de notre pays… quel scandale !

Nostalgie de la force, logique de la puissance…

Ces agendas qui se remplissent plus vite qu’on ne le souhaiterait, toutes ces activités, toute cette énergie au service d’une communauté bien présente, mais aux délimitations si vagues et si imprécises… Quel manque de sagesse !

Ces 3 ministres que l’on doit se partager entre 4 ou même 5 lieux de culte… Les limites de nos villages qui s’estompent dans une seule et même paroisse… Quel non-sens !

Ces autres confessions, ces autres communautés religieuses… cet Islam même que l’on croise au coin de nos rues, ces autres pratiques, ces étrangers qui posent leurs valises dans notre vallée… Quelle démence !

Ces frontières qui partout deviennent perméables, toutes ces lignes claires et précises qui il y a peu cartographiaient notre existence, toutes ces limites qui s’évanouissent et se dégradent, tous ces flous, toutes ces incertitudes…

Quelle folie !

Et ce Jésus que nous confessons comme Fils de Dieu, de quoi est-il mort ? Ne serait-ce pas simplement parce d’avoir déçu en rejetant la logique d’un règne de puissance absolue ? Ni dignitaire religieux, ni sage, ni gourou ? Ni leader politique, ni chef de guerre ? Alors, quoi ? Homme parmi les hommes ? Être de chair, de sang et de larmes ? Alors, toute cette agitation, toute ces foules rassemblées, tout ce succès, tous ces lieux de culte, tous ces pasteurs, tous ces cultes, ces catéchismes et toutes ces prières… tout ça pour ça ? Pas de trône ? Pas de palais, pas de territoire, pas de butin à se partager. Ni gloire, ni fierté… rien d’autre que la croix ? Juste la faiblesse d’un Dieu qui s’efface et nous laisse la première place ?

Juste un Dieu qui nous donne la confiance au lieu de la puissance ?

Quelle bêtise…
Quelle pitié…
Quelle folie !

Dans quelques jours… Noël. Un enfant démuni, fort du seul amour de ses proches, un enfant qui ne sera jamais roi du monde, qui aura conquis les âmes, mais qui refusera de les utiliser. Un enfant-fou, que la sagesse et la foi des hommes mèneront au supplice de la croix.

S’il nous est parfois difficile de croire en Dieu, saura-t-on un jour combien d’efforts il aura fallu à Dieu pour continuer de croire en nous, nous qui nous sommes servis du bois même de la croix pour en faire gourdins et boucliers et nous battre en Son Nom ?

« Car la folie de Dieu est plus sage que les hommes et la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes »

Amen.

Vous aimez? Faites-le savoir.

Commenter

Soli Deo Gloria.