Marc 10, 13-16

Aux enfants qui dérangent

L’anecdote qui sert d’introduction à cette prédication est malheureusement authentique. Il n’était alors que justice de rendre, par ce texte, la place que l’on avait contesté à deux enfants, un matin de dimanche, dans la cathédrale de Genève.

Cette prédication a été prononcée le 27 août 1989 à Bévilard.

La scène se passe à la cathédrale de Genève, un dimanche de la Réformation. Un couple et leur deux enfants viennent s’asseoir dans un des premiers rangs. C’est alors que j’entends un des paroissiens faire la remarque suivante:

« Mais c’est pas vrai! Ils viennent avec des gosses! Il y a pourtant une garderie! »

Aujourd’hui, si les vrais enfants suivent leur propre culte, espérons que ce ne soit pas à cause de notre peur d’être un peu bousculés. Toujours est-il qu’il ne reste que nous, qui avons grandi plus ou moins haut et plus ou moins vite.

Les enfants, ça encombre souvent, ça retient, ça pose des questions saugrenues, ça a toujours des idées bizarres. Pourtant… voilà qu’on nous invite à être comme eux! Avons-nous cessé d’être des enfants? Sommes-nous encore capables d’accepter l’irruption du Royaume de Dieu dans notre vie quotidienne? Sommes-nous encore capable d’accueillir comme accueille un enfant? Pour le savoir, il n’y a qu’une solution: essayer.

Mais j’ai assez discouru, il est temps de passer aux choses sérieuses.

Il était une fois un Pays Merveilleux. Dans ce pays, la terre était si bonne et si généreuse qu’on avait à peine besoin de la cultiver pour en faire jaillir d’innombrables variétés de fleurs odorantes, de céréales nourrissantes, de légumes colorés et d’arbres ployant sous des fruits aussi délicieux qu’étranges.

Dans ce pays, les oiseaux n’en finissaient pas de chanter un éternel printemps. Toutes les bêtes des forêts et des champs étaient inoffensives et aimaient à taquiner gentiment les passants.

Dans ce pays, le temps lui-même avait ralenti son rythme pour permettre à la vie de s’écouler plus paisiblement. Ainsi, la jeunesse durait longtemps et la vieillesse était douce et sereine.

Il était si merveilleux ce pays, que les hommes qui l’habitaient finirent par s’y ennuyer ferme. Pas de guerre, pas de pauvreté, si peu de maladie… on ne pouvait même pas parler du temps puisque le soleil s’obstinait à briller dans un ciel sans nuage. Bien sûr, il y avait toujours quelques intéressantes conversations à tenir sur les malheurs des autres pays, sur la saleté qu’on y trouvait, sur la méchanceté qui y régnait et puis sur les choses bizarres qu’on pouvait y manger. Mais enfin, le Pays Merveilleux était tellement loin de tout ça qu’on y avait de moins en moins de souvenirs à mettre sous la dent de la critique. Il y avait bien quelques querelles qui éclataient entre voisins, mais la lassitude avait tôt fait de gagner les adversaires. Certes, si l’on se réconciliait au Pays Merveilleux, c’était plus par paresse que par générosité, mais enfin, en gros, cela revenait au même et le calme avait tôt fait de se rétablir.

Plus les jours passaient, plus les bâillements étaient fréquents. Les hommes se demandaient à quoi servait leur vie, sans trouver d’autre réponse que le néant. Le Pays Merveilleux sombrait dans le bonheur de l’ennui.

Et puis, un jour: coup de théâtre! Dans un grand bruit de réacteurs, un superbe avion se posa à l’aéroport du pays (ben oui, il vaut mieux que ce soit un avion, parce qu’avec un cheval on y serait encore demain). La porte s’ouvrit et un homme en descendit. Il demanda à voir les autorités de toute urgence. Après une discussion animée, on guida l’homme jusqu’au palais où le roi le reçut sans tarder. Quelques temps plus tard, le roi convoqua tout son peuple devant le palais. Quand tous les habitants du pays furent sur la place du palais, les trompettes retentirent et le roi apparut à son balcon. Après avoir toussoté pour s’éclaircir la voix et histoire de faire un peu l’important, le roi prononça ce discours:

« Salut tout le monde! Vous ne devinerez jamais qui est celui à qui je viens de parler… C’est un messager, mais pas n’importe lequel! Il vient de m’annoncer la visite prochaine d’un très, très, très important personnage. Ce personnage est si important qu’on ne prononce jamais son nom. On dit « il », on dit « Maître » on dit « Seigneur » et tout le monde comprend de qui il s’agit. Il vient nous apporter une clé secrète, qui est la Clé du Bonheur.

Seulement, il y a un hic: ce Seigneur ne nous donnera la Clé du Bonheur qu’à la condition que nous puissions le loger dans une demeure digne de lui. Alors, au boulot tout le monde! »

Trop heureux de cette occupation nouvelle, les meilleurs architectes du Pays Merveilleux s’attelèrent immédiatement à la tâche. Ils conçurent une maison fantastique, à la fois sûre et confortable, que les plus célèbres bâtisseurs mirent tout de suite en chantier.

Tout d’abord, ils creusèrent profondément dans un sol de tradition. Puis, ils établirent de solides fondations faites de convictions intimes et de grands principes. Pour les murs, ils choisirent des pierres d’intimité qu’ils cimentèrent par beaucoup d’égoïsme. Ils façonnèrent aussi quelques fenêtres de jalousie protégées par de solides volets d’indifférence. Un toit de résignation vint compléter l’édifice pour éviter qu’on ne voie le ciel de l’intérieur. Comme crépis, ils choisirent de la vigilance, mélangée avec une bonne dose de méfiance. Enfin, ils dressèrent autour du jardin une haute barrière de prudence peinte d’une légère couche de peur.

Tout fut bientôt prêt pour le grand jour où la visite de l’important personnage était annoncée. En attendant, les habitants du pays se relayèrent auprès de la maison pour être sûrs que personne ne viendrait y causer de dégâts. Heureusement d’ailleurs, car ils purent ainsi écarter plusieurs personnes assez louches qui traînaient par là. Rien de grave, juste quelques étrangers qui rôdaient, probablement sans mauvaise intention, mais enfin, on ne sait jamais…

Le grand jour finit par arriver. Tôt le matin, tous les habitants revêtirent leurs plus beaux habits et vinrent se poster près de la maison fantastique. La matinée passa et le haut personnage n’était toujours pas arrivé. L’après-midi s’écoula et le soir arriva sans que personne ne le vit arriver. Les gens du Pays Merveilleux étaient terriblement inquiets. Que s’était-il passé? Pourquoi le Maître n’était-il toujours pas là? Où était cette fameuse Clé du Bonheur? Les gens, d’abord déçus, se mirent bientôt en colère. Quel lâcheur ce prétendu Seigneur! Voilà que tous avaient sué sang et eau pour lui bâtir cette magnifique maison et il avait le toupet de ne pas venir le jour prévu!

À quelques pas de là, assis sous un arbre, un petit garçon regardait la foule qui grondait et menaçait lorsqu’il sentit une légère tape sur l’épaule. Il se retourna et il vit un étranger, mal habillé et tout ébouriffé qui portait ses maigres affaires dans un sac usé.

– Bonjour, dit l’étranger.
– Salut, répondit le petit gars.
– Qu’est-ce qui se passe là-bas, demanda l’étranger?
– Ben, on attendait quelqu’un de très important qui devait nous faire un cadeau… et il n’est pas venu… La maison était pour lui, on l’a faite exprès. Tu l’as vue?
– Pas très bien, répondit l’étranger, quand je me suis approché, on m’a dit de passer mon chemin vite fait et que sinon, il m’en cuirait. D’ailleurs, je dois te dire qu’elle ne me fait pas très envie cette maison, avec cette barrière triste, ces murs épais et ces verrous… C’est que je suis claustrophobe.
– Claustro quoi? demanda le garçon.
– Phobe. Claustrophobe. Je ne supporte pas d’être enfermé. J’ai besoin de place, d’air, d’espace où l’on peut bouger, vivre, parler. Allez, tiens petit, prends cette Clé. C’est une des nombreuses Clés du Bonheur. Celle-ci s’appelle Risque. Prenez garde, car elle ouvre plus d’une porte. Tu leur diras…
– La Clé? Mais alors, tu es le grand personnage? Attends, ne t’en vas pas, il faut les prévenir!

Mais l’homme était déjà loin. Le petit garçon courut vers la maison fantastique, cria à la foule que ça y est, il avait la fameuse Clé… en vain. Tout le monde lui rit amèrement à la face. Ne rigole pas avec ça petit! Va jouer ailleurs! Sale gosse, petit menteur.

Voilà. L’histoire pourrait se terminer ici. Mais le gosse a grandi, et puisque la Clé du Bonheur était en sa possession et que personne ne le croyait, eh bien, il s’en est servi. Bien vite, il s’est aperçu qu’effectivement elle n’ouvrait pas que les portes du Bonheur. Avec la clé du Risque et la serrure de l’Amour, il ouvrit la porte de la Déception et de la Douleur. Toujours avec cette Clé et la serrure de la Générosité, il ouvrit la porte de la Pauvreté et de la Misère. Avec la Clé du Risque et la serrure de la Sincérité, il ouvrit la porte de la Moquerie et de la Honte. Pourtant, il continuait de s’en servir de cette Clé et, parfois, à la lumière d’une porte entrouverte, il apercevait un petit morceau de Bonheur qui le récompensait de ses peines passées. C’est pourquoi, encore et toujours, il usait de la Clé du Risque, sans mesure, comme un enfant s’amuse avec le jouet dont il ne se lasse pas.

L’enfant? L’histoire ne retient pas son nom. Était-ce vous?, était-ce moi? Au fait, qu’avez-vous fait de votre Clé?

Amen.

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Soli Deo Gloria.