Matthieu 22, 1-14

La parabole de l’exclusion

La parabole du festin existe chez Matthieu et chez Luc. La lecture comparative de ces deux versions fait ressortir toute la violence du texte matthéen. Pourquoi ce rejet d’un malheureux pour une simple question vestimentaire? J’ai beau réfléchir, j’ai beau creuser, ce festin me reste en travers de la gorge. N’est-ce pas là ma liberté de croyant?

Cette prédication a été prononcée le 29 mai 2010, à Château-d’Oex, à l’occasion de la première édition de « la Nuit de la Prédication ».

La photo est jolie… mais t’as les yeux rouges… c’est pas grave. On les enlèvera sur l’ordi… Et puis… oh la la… qu’est-ce que tu es pâle… En vrai t’es pas si pâle quand même… on va arranger les couleurs… Après, ce sera très bien. Mouais… sauf le fond… il ne te mets pas vraiment en valeur… je vais le flouter un peu. Ah ? Tiens ? Une petite ride ? Ça t’ennuies sûrement pas que je l’estompe un peu ? Enfin, je crois que je vais carrément la dégager. Attends, je vais te mettre un petit reflet dans les yeux… ça va être d’enfer… ah et puis je vais les agrandir un peu, tant qu’on y est. Euh… puisque qu’on parle d’agrandir… ça t’embête pas si je… hein ? Non juste un peu… discret… Là ! Voilà ! Super… Qu’est-ce tu es photogénique ma femme ! Et puis surtout, ce que j’aime chez toi, c’est ton côté naturel.

C’est beau l’amour… Paraît que ça rend aveugle. Pas du tout. Juste un peu sélectif, c’est tout.

C’est beau la foi… la foi aveugle… paraît aussi que ça existe… aveugle la foi ? Pas du tout. Juste un peu sélective, c’est tout.

Il n’y a qu’à regarder les titres que l’on donne à la parabole de Matthieu 22 dans nos éditions françaises : « La parabole du grand repas de mariage », « L’histoire du grand repas de mariage », « La parabole des noces », « Le festin nuptial »… Si vous deviez donner un titre au film de cette histoire, c’est ce que vous choisiriez ?

Pas moi.

Moi j’appellerais ça : « Le paria », « Du rififi chez le King » ou « Si t’aimes pas ma fête, j’te fais la tienne ! ». Peut-être encore « Noces de sang »… âge légal 16 ans, recommandé 18. Pour un titre un peu moins tapageur, je choisirais : « La parabole de l’exclusion ».

J’exagère ? Attendez, vous n’avez peut-être pas bien entendu l’histoire… Alors, je vous la refais, rapidos, pour mémoire.

Un potentat marie son fils. Forcément, il veut en mettre plein la vue à tout le monde et il invite toutes les célébrités possibles. Seulement, il est tellement populaire le gars, que tout le monde s’empresse de se trouver une excuse pour éviter d’être vu à sa table. Le type a même tellement bonne réputation que quelques-uns de ses sbires se font dessouder dès qu’il mettent les pieds dans la ville voisine. Alors, là, petite séquence d’ultra-violence. Pour venger ses larbins, le potentat ne se casse pas la tête avec des questions de justice. Il brûle carrément toute la ville. Hop. Vite fait, bien fait. Une ville. Femmes, enfants, des tas de gens qui n’avaient jamais entendu parler de son invitation. On raye tout ça de la carte. Là, c’est même plus « œil pour œil, dent pour dent ». C’est une réponse extrême, sans proportion, totale et irréversible.

Ensuite, cette petite affaire réglée, la question de la fête reste ouverte. Pas question que la salle reste vide. Alors, comme notre potentat ne veut pas être la risée de toute la presse, il doit montrer qu’il a des tas d’amis. Donc il faut bien remplir les jardins de sa villa-avec-piscine avec des convives. Et là, plus le temps de faire le difficile. Alors on embarque tout ce qui passe, on ratisse large. Beau, pas beau, riche ou pauvre on s’en cogne. Ce ne sont de toute façon que des figurants. Mais attention ! Faut respecter le contrat. Faut avoir l’air content. Faut avoir l’air festif. D’ailleurs, quand il repère un de ces pauvres types qui n’a même pas pris la peine de se saper correctement, il le fait dégager vite fait par ses gardes corps. Tiens, foutez-moi ça dehors ! Jetez-le pieds et poings liés au milieu des cadavres et des ordures, ça lui apprendra ! Et tant pis si les chiens errants s’occupent de lui. Il n’aura que ce qu’il mérite.

Voilà. Voilà comment on entendrait cette histoire, si elle n’était pas imprimée dans un livre qui a des petits numéros à chaque chapitre et à chaque phrase. Un livre à la reliure soudée par bientôt deux millénaires d’a priori.

J’y vais trop fort ? Essayez. Essayez d’actualiser ce texte avec des mots d’aujourd’hui. Essayez de reformuler l’histoire avec le ton le plus neutre possible. Et faites lire votre récit à vos proches. Ne vous étonnez pas si le roi de votre histoire passe pour un parrain mafieux ou un baron de la drogue… Peut-être qu’ils s’en trouveront pour le prénommer Adolphe, Augusto, Saddam, Hanibal ou Mouamar.

Et tiens, puisqu’on en parle sans en parler… comment est-ce que ce texte serait reçu si l’on vous disait qu’il était tiré d’un autre livre ? Est-ce que cette parabole d’un roi implacable et vengeur ne trouverait pas sa juste place à côté d’un texte comme par exemple celui-ci :

« Et Dieu propose en parabole une ville : elle était en sécurité, tranquille ; sa part de nourriture lui venait de partout en abondance. Puis elle se montra ingrate aux bienfaits de Dieu. Dieu lui fit alors goûter la violence de la faim et de la peur [en punition] de ce qu’ils faisaient. »

Pour être plus exact dans ma citation, je devrais dire :

« Et Allah propose en parabole une ville : elle était en sécurité, tranquille ; sa part de nourriture lui venait de partout en abondance. Puis elle se montra ingrate aux bienfaits d’Allah. Allah lui fit alors goûter la violence de la faim et de la peur [en punition] de ce qu’ils faisaient. »

Le Coran, Sourate 16, verset 112

Honnêtement. Sincèrement. Est-ce qu’il n’y a pas là une étonnante ressemblance ?

D’une part : « Le roi se mit en colère ; il envoya son armée pour faire disparaître ces meurtriers et brûler leur ville »

D’une autre part : « Dieu lui fit alors goûter la violence de la faim et de la peur [en punition] de ce qu’ils faisaient. »

Deux villes, deux paraboles, deux conceptions de Dieu et du salut… mais quelle étonnante parenté.

Premier enseignement : trop facile de dénigrer d’autres religions en soulignant ce qui paraît inacceptable dans d’autres textes fondateurs. La Bible aussi contient sa part d’inacceptable et de choquant pour le lecteur du XXIe siècle que je suis. Je ne peux pas, sur la photo du voisin, me complaire à ne garder que les yeux rouges, les ombres et les rides tout en retouchant subtilement mes propres portraits. Simple question d’honnêteté intellectuelle.

Deuxième enseignement : le Dieu vengeur n’est pas l’exclusivité de l’Ancien Testament. Nous en avons ici une description au cœur du Nouveau Testament. Qui plus est dans un Évangile, une « Bonne Nouvelle » !

Un petit détour par la version de cette parabole que l’on trouve chez Luc me fournit un troisième enseignement. En effet, chez Luc, pas de convive jeté, pas de ville brûlée. Juste une fête. Matthieu utilise donc cette parabole pour dire autre chose. Il y ajoute un autre message, une autre vision. Et là encore, si l’on est un tant soit peu honnête avec soi-même et cohérent, il est difficile de dire que les deux messages se valent.

Troisième enseignement donc : la Bible est la preuve même de l’existence de différentes interprétations, de différents courants, de différentes conceptions de Dieu et du salut, et ce dès les origines du christianisme. Adieu donc l’idée d’un message unique et monocorde. La Parole de Dieu est polyphonique, et parfois même, à mes propres oreilles du moins, dissonante.

En résumé, ma religion n’est pas claire et limpide face à d’autres courants sombres et tortueux. La violence divine se retrouve jusqu’au cœur du Nouveau Testament et enfin, il n’existe pas et il n’a jamais existé qu’un seul christianisme.

Maintenant, que faire de tout cela ? Deux solutions. L’une consiste à reprendre son petit programme de retouche intellectuel et de gommer, d’estomper ce qui me dérange tout en rehaussant les couleurs de ce qui me plaît, de ce qui rencontre et renforce mes convictions.

L’autre, c’est de garder la photo telle quelle et pour ce qu’elle est : une tentative humaine d’exprimer le divin et d’y poser un regard sans concession.

La photo de Matthieu 22, oui, elle me dérange. Elle heurte ma conception de la Grâce qui précède tout. Celle que fait Luc de la même scène paraît plus douce, mais comme chez Matthieu, qu’est-ce que c’est que cette exclusion définitive de ceux qui ont refusé la première invitation ? N’ont-ils pas le droit à l’erreur ? N’ont-ils pas la possibilité de répondre, tardivement peut-être, mais de répondre quand même à cette invitation ? La conversion… ça n’existe pas ?

En revenant à Matthieu, si je prends du recul, comment peut-on voir, dans le même chapitre cette terrible parabole de l’exclusion avec une parole comme « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Il y a là matière à réflexion.

Matthieu, tu me désarçonnes. Certaines de tes œuvres sont magnifiques et d’autres sont terriblement violentes. Ta conception d’une grâce accompagnée de conditions a posteriori, je n’y adhère pas une seconde. Peut-être que je ne comprends pas ce que tu veux exprimer par là, possible. Mais peut-être ne sommes-nous tout simplement pas d’accords.

Mais après tout. Matthieu n’a pas besoin de ma justification et moi, je ne lui dois rien. Le message de Matthieu est obscur pour moi? Comment pourrait-il en être autrement puisqu’il ne m’est pas destiné. Matthieu s’adresse à une communauté de chrétiens en rupture conflictuelle avec un judaïsme qui est encore sous le coup de la perte du Temple de Jérusalem. L’Évangile de Matthieu, c’est un Évangile polémique, un Évangile de combat.

Ce qui serait étonnant, c’est que cette parabole me parle immédiatement. Ce serait même suspect. Cela voudrait peut-être dire que je la lis avec mes mots et mes convictions à moi et non avec ceux de l’auteur.

Oui Matthieu, ton texte, je refuse d’y adhérer. J’estime en avoir le droit. C’est ma compréhension de la liberté évangélique. Je refuse d’y adhérer, parce que à ce stade de mon chemin de croyant, ça me demanderait une telle gymnastique de l’esprit, de telles contorsions dans l’argumentation que ce ne serait ni crédible, ni cohérent, ni sincère de ma part.

Ta conception de la grâce et du jugement, je refuse d’y adhérer. Mais je refuse de l’écarter. La violence de ton récit me choque. Mais j’accepte ce choc. J’accepte la confrontation. J’accepte le doute qu’elle met dans mon petit édifice de convictions. Je l’accepte et je t’en remercie. Tu ne me convaincras sans doute pas complètement. Cette notion de jugement nécessaire à une vraie rédemption. La nuance entre jugement et condamnation… Cela ne cadre pas avec ma compréhension. Tant mieux. Tant que j’aurai des textes avec lesquels batailler, cela voudra dire que je ne suis pas arrivé au bout de mon parcours spirituel.

Matthieu, merci pour ça. Je crois que tu n’as pas besoin de poster des gardes à l’entrée de ton festin, je crois qu’il est inutile de jeter dehors ceux qui ne se sentent pas faire partie de la fête qu’ils s’en vont d’eux-mêmes et je crois qu’il n’est jamais trop tard pour accepter l’invitation du Roi… Mais peut-être que je me trompe. Peut-être que ma notion de Grâce est trop confortable, trop commode. Peut-être que j’oublie qu’il reste une exigence et que je ferais bien de m’interroger sur l’habit que je suis appelé à porter.

Ah oui, sûr que j’aimerais bien que tu sois là, ce soir mon vieux, très vieux Matthieu. Quelle discussion nous pourrions avoir, quel fabuleux débat ! Bien sûr, il faudrait encore quelques autres convives… Luc, bien sûr… mais Paul, ah oui, Paul… j’aimerais bien entendre son commentaire sur ton bout d’Évangile… Un ou deux Réformateurs seraient également les bienvenus… Martin Luther peut-être, fort de sa devise : «Sola gratia, sola fide, sola scriptura, solus Christus ». La grâce seule, la foi seule, l’écriture seule, Christ seul.

Et quand nous serions-là à refaire le monde, à nous balancer nos convictions respectives et nos incompréhensions mutuelles. À essayer de concilier nos christianismes si divers et variés, tout à la passion de notre débat, juste au moment où il nous faudra bien reprendre notre souffle, dans un petit espace de silence, j’aimerais entendre la voix d’un invité discret et peu connu de nous tous, celle de Dhou Noun al-Masri qui nous dit :

Quoi que tu imagines dans ton esprit,
Dieu est différent de cela

À la fin de ce débat sans fin, après cette soirée enflammée et fervente… je prendrais une photo de groupe. Au flash. Où nous aurions tous les yeux rouges. Et Dieu m’est témoin que je me garderais bien d’y porter la moindre retouche.

Amen.

Vous aimez? Faites-le savoir.

Commenter

Soli Deo Gloria.