Matthieu 22, 18-22

Une simple histoire de partage de pouvoir ?

Le texte du denier de César a été utilisé comme fondement de la doctrine de la séparation des pouvoirs. Mais sommes-nous vraiment partagés entre deux mondes parallèles, destinés à s’ignorer? Quels sont les points de connexion entre « spirituel » et « politique »?

Cette prédication a été prononcée le 9 octobre 2011 à Rossinière.

Il faut que je vous avertisse d’emblée, cette prédication est inachevée. Non, ce n’est pas que je n’aie pas eu le temps nécessaire, que j’aie été à court d’idées ou en panne d’inspiration… Ce n’est pas non plus un oreiller de paresse, ni un truc pour attirer votre attention… C’est une simple réalité qu’il me paraissait important et honnête de vous signaler d’entrée. Cette prédication est inachevée… et pour la mener à son terme, autant que vous soyez prévenus : il y aura du boulot. Mais nous y reviendrons.

Pour l’heure je vous invite à une première question : quelle trace laisserons-nous dans l’histoire ? De nos CD-ROMs, flashcards et autres MP3, que restera-t-il ? La photo sépia de l’arrière-grand père est quelque part au fond d’un carton dans le grenier. Lentement ses teintes passent, comme notre mémoire qui s’estompe. Ce cahier qui porte les traces de nos interrogations d’adolescent, ce livre de souvenirs jalousement gardé, cette photo de classe… que sont-ils devenus depuis le dernier déménagement ?

Quant à ma page facebook-myspace-twitter-blogger… qui en prendra soin une fois que ma trajectoire planétaire aura pris fin ?

On a probablement produit plus d’écrits dans les dix dernières années qu’on en avait produit jusque-là au total, dans toute l’histoire de l’humanité.

De toute cette masse d’information, de tous ces mots… que restera-t-il dans 10 ans, 20 ans, 100 ans, mille ans ? L’humanité a une mémoire de plus en plus gigantesque… mais de plus en plus courte.

Parmi les objets que vous avez sur vous en ce moment, il y en a quelques-uns qui vont probablement vous survivre et qui pourraient bien passer ce siècle sans encombre. Avec un peu de chance, ils pourraient même voir le prochain millénaire.

Peu probable que ce soit votre téléphone portable. Votre montre ? Trop complexe, trop fragile. Un bijou, une alliance ? Peut-être. Mais, les chances restent minces.

L’objet qui a le plus de chance de traverser le temps, ce sont ces quelques pièces de monnaies que vous avez au fond de votre poche ou de votre porte-monnaie. Plus elles sont banales, plus elles sont répandues, plus leur espérance de vie collective est grande. Voilà de quoi remettre à leur place ces arrogantes cartes de crédit, vouées dès leur naissance à une destruction certaine.

Oui, parmi les vestiges les plus anciens qui sont parvenus jusqu’à nous, les pièces de monnaie ont une place de choix. Notre histoire, pour les lointaines générations futures a toutes les chances d’être une histoire à quatre sous.

Dans le récit de ce matin aussi il est question d’une pièce d’argent. Matthieu précise bien qu’il s’agit de la pièce qui sert à payer le tribut à Rome. À l’époque de Jésus, c’est probablement un denier romain, une pièce où l’on voit l’empereur Tibère ainsi que son titre : « Pontifex Maximus ».

« Pontifex Maximus », c’est, si j’en crois mes lectures de préparation, un titre religieux. À l’origine, le « pontifex » est chargé de l’entretien d’un pont sacré. À l’époque de l’empire le « Pontifex Maximus » est le plus haut des titres religieux et il est un des attributs de l’empereur. Par une curieuse pirouette de l’histoire, c’est d’ailleurs ce même titre que porte de nos jours encore le pape dans sa qualité de « souverain pontife ».

Vous trouvez ça étonnant, vous ? Peut-être pas tant que ça, hélas. Pendant des siècles, la lecture et l’explication des textes, bibliques ou non, était réservée aux puissants et à leur cour. La lecture des évangiles n’a donc pas échappée à une certaine interprétation. C’est en effet sur ce texte que repose toute la doctrine de la séparation des pouvoirs. Au roi le pouvoir temporel. Au pape le pouvoir spirituel… Deux plateaux d’une même balance. La politique et la religion. Chacune d’un poids égal. Chacune de son côté. Si possible sans influence de l’une sur l’autre.

De nos jours, c’est devenu une espèce de vérité commune que l’on accepte un peu vite à mon goût : la politique c’est public, le spirituel c’est privé ! Comme si nous étions tous schizophrènes. Comme si ce qui se disait dans ce temple n’avait aucun rapport avec les convictions qui me font choisir tel ou tel bulletin de vote. Nous avons si bien cultivé cette séparation des sphères politiques et religieuses que lorsqu’elles finissent par se rencontrer, on aboutit à des débats d’une rare pauvreté où l’esprit de clocher (oserais-je dire l’esprit de minaret ?) l’emporte sur les vraies questions existentielles et les vrais choix de société.

Est-ce que la politique ne doit rencontrer la spiritualité que lorsqu’il est question de peur et d’interdiction ? Est-ce que la spiritualité ne doit interpeller la politique que lorsqu’il est question de statistiques et de finances ? César d’un côté, Dieu de l’autre… qui se tournent le dos et qui s’ignorent sauf quand ils ne peuvent vraiment pas faire autrement ?

Rendre à César ce qui est à César, ça paraît clair.
Rendre à Dieu ce qui est à Dieu. Mais de quoi s’agit-il dans le fond ?

La réponse de Jésus est bien vague sur ce deuxième point. Elle laisse d’ailleurs « tout étonnés » ceux qui veulent le piéger. Ces rusés conspirateurs sont désarmés par ce simple retournement de situation et abandonnent piteusement la controverse.

Rendre à Dieu ce qui est à Dieu.

J’ai du mal à me contenter d’une explication qui dirait en gros : « chacun dans son pré et les vaches seront bien gardées » ou comme le dit un proverbe haïtien : « chak bourik rani nan patiraj-li », « chaque âne brait dans son pré ».

Rendre à César, ce qui est à César…

Le denier romain, c’était le denier de l’occupant et ce qu’il représentait, c’était le pouvoir absolu et incontestable, sous peine de mort. C’était bien plus qu’un simple rappel d’une colonisation plus ou moins imposée, acceptée bon gré, mal gré…

Pour souligner à quel point il était impossible, selon moi, que l’évangéliste mette César d’un côté et Dieu de l’autre, sur deux plateaux d’une même balance, comme deux aspects d’une même logique de pouvoir, je vais maintenant m’avancer sur un terrain sur lequel vous n’êtes pas forcés de me suivre, mais à propos duquel je vous serais reconnaissant de m’accorder votre attention.

Je tiens en effet pour acquis que l’évangile de Matthieu n’a pas été écrit à l’époque de Jésus, ni même immédiatement après sa mort et sa résurrection. Je me range en effet aux arguments de théologiens crédibles qui datent ce texte aux environs de l’an 80 de notre ère. Si vous croisez un pasteur (si, si, ça existe encore), parlez-lui de cette théorie, vous verrez que je ne suis pas le seul à y adhérer.

Donc, si l’on admet, comme je le pense, que l’auteur de l’évangile de Matthieu écrit aux alentours de l’an 80, les deniers romains qu’il a alors sous les yeux pourraient être d’une toute autre nature. En effet, les deniers qui circulent à cette époque ne sont pas ceux de Tibère, mais vraisemblablement ceux de Vespasien. Or, une partie de ces deniers-là célèbrent un événement majeur, bien particulier dont Vespasien se glorifie : la prise de Jérusalem, avec la destruction du Temple et la victoire romaine contre le soulèvement de la Judée.

un denier de VespasienCes pièces ne sont certes pas les seules à circuler dans l’empire, mais elles sont suffisamment répandues pour qu’on en ait aujourd’hui encore de nombreux exemplaire. La plupart d’entre elles montrent une représentation de la Judée sous les traits d’une femme juive captive, assise en pleurs au pied d’un palmier.

Rendez à César ce qui est à César. Rendez-lui l’image de sa propre logique, celle de la violence, celle de la destruction et du malheur.

Rendez à César ce qui est à César. L’image de la fin d’une époque, l’évocation des ruines du Temple de Jérusalem, centre par excellence et point de repère disparu du monde juif de l’Antiquité.

Rendez à César ce qui est à César. La loi du plus fort. L’image du pouvoir. La conséquence inéluctable et humiliante de la confrontation brutale.

Même si ce n’est pas un tel denier que l’auteur de Matthieu a sous les yeux au moment où il relate cet épisode de la vie de Jésus, il ne peut ignorer le tsunami religieux et politique qu’a été la chute de Jérusalem. En parlant de l’occupant qui a été à l’origine d’une répression sanglante, en parlant du vainqueur qui a mis à bas la forteresse de Massada, l’évangéliste ne peut certainement pas se contenter d’une simple délimitation des préoccupations de ce monde.

Rendez à César ce qui est à César… et n’en parlons plus. Nous savons où tout cela nous mène. La logique du denier célèbre le pouvoir et la force. Rendez cette logique à qui la veut.

Car, bien sûr… action, réaction… attaque, contre-attaque… qui dit victoire de l’un, dit défaite de l’autre. Richesse d’un côté, pauvreté en face. Faiblesse de l’Euro, force du Franc… Hausse de l’or, baisse des devises… Crise de la dette, chômeurs dans les rues… César reçoit son dû.

Selon José Manuel Barroso, « au cours des trois dernières années, les États membres [de l’Union Européenne] ont accordé des aides et fourni des garanties au secteur financier à hauteur de 4’600 milliards d’euros ». Selon la FAO, un organisme de Nations Unies, il suffirait de 23 milliards d’euros par an pour se débarrasser de la faim dans le monde.

Au moment où je vous parle, 12,4 millions de personnes (deux fois la Suisse!), sont touchées par la pire famine depuis 50 ans dans la corne de l’Afrique. 4’600 milliards trouvé d’un côté pour la seule Europe… 23 de l’autre, qui sont impossible à dénicher sur l’ensemble de la planète. César gère ses comptes…

Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Même dans nos débats politiques, même en glissant le bulletin dans l’urne, même en interpellant et en choisissant nos dirigeants.

À notre porte, sous nos yeux, ces ouvriers qui, sur un chantier du bassin lémanique travaillent pour trois euros de l’heure… trois euros… En francs suisses, moins de 700 balles par mois. César augmente ses marges…

Rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Qui est mon prochain ? Serait-il en train de trimer sur un chantier ?

La logique de César est implacable, inéluctable, cohérente… Ses règles du jeu ne sont pas négociables.

Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, pas uniquement le dimanche, mais dans chacune de nos décisions, dans chacun de nos actes. Même le lundi, même tous les jours de la semaine. Même en qualité de citoyen.

L’humoriste français Jean-Luc Lemoine fait dire en substance à un de ses personnages :
« La gauche ? Non… La droite ? Euh non plus… Moi ce que je trouverais bien, c’est qu’on aille vers le haut ».

Rendre à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu… À tout instant, au quotidien et dans l’entier de notre vie. Parce que nous n’avons pas deux consciences distinctes. Parce qu’il n’y a pas de place en nous pour deux systèmes de convictions parallèles.

Je vous ai averti au début de cette prédication : elle est inachevée. Et c’est là que vous entrez en scène. Chacune et chacun de vous. Pas ici, pas tout de suite, rassurez-vous… mais le devoir est bien réel et si vous ne le faites pas… et bien cette prédication restera à jamais inachevée et ce sera votre responsabilité pas la mienne.

Votre tâche commence par quelques questions :
Et si je devais aujourd’hui, frapper ma propre monnaie personnelle ? Celle qui devrait traverser les siècles et les millénaires pour parler de moi à de très lointain descendants. Qu’est-ce que j’y ferais figurer ? Quelle effigie ? Quelle devise ? Quelle valeur pour ce petit ambassadeur ? À la gloire de qui ou de quoi serait-il frappé ? Quel événement extraordinaire ou banal, réel ou imaginaire refléterait-il ?

Je vous invite à faire l’exercice très concrètement. Tout d’abord, prenez du temps. Par un de ces dimanches pluvieux par exemple. Installez-vous dans un endroit calme. Débranchez votre téléphone, faites savoir à vos proches que vous êtes aux abonnés absents jusqu’à nouvel ordre.

Munissez-vous d’une boîte de crayons de couleur. Prenez une feuille de papier et tracez-y un grand cercle. Respirez calmement, détendez-vous… Et regardez votre main mettre dans ce cercle ce qui vous tient le plus à cœur, vos valeurs suprêmes, vos rêves secrets, vos espoirs, vos douleurs, l’essence de ce que vous êtes, de ce vers quoi vous tendez, la trace que vous voulez laisser dans le monde.

Oui, cela prendra sûrement du temps. Et du courage aussi. Cette fameuse angoisse de la page blanche n’est pas une légende. Vous trouverez votre main maladroite, vos pensées légères. Peu importe. Faites-le avec ce que vous avez et avec ce qui vous manque. Non, n’effacez pas votre trait. Ne froissez pas la feuille, ne la déchirez pas, ne l’accusez pas.

Tracez, dessinez, respirez.

Après un instant, quand vous sentirez que c’est le moment, prenez un peu de recul, sortez de la pièce en laissant le dessin sur la table. Prenez-le temps d’un café si vous en buvez ou d’un bol d’air (avec ou sans nicotine, à votre goût). Après cette pause, revenez dans la pièce et posez un regard neuf sur votre dessin. Comparez votre résultat avec cette petite pièce qui traîne au fond de votre poche. Voyez la différence. Voyez ce qui vous parle et vous représente le plus.

Posez-vous alors la question « rendre à Dieu ce qui est à Dieu… qu’est-ce que cela veut dire ? »

Je pense que vous aurez la réponse sous les yeux.

Alors, ce devoir, ce petit exercice, vous le ferez… chiche ?

Amen.

Vous aimez? Faites-le savoir.

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Soli Deo Gloria.