Jean 3, 14-21

« Car Dieu n’a pas envoyé son fils dans le monde pour juger le monde… »

Parfois les textes bibliques ont une telle force que l’on se sent bien en peine d’y ajouter quoi que ce soit… Pourtant, assis dans le temple, les fidèles attendent un sermon…

Cette prédication a été prononcée à Cornaux (Neuchâtel), le 3 juin 1989

Nous y voilà, Dieu.

Regarde, ils sont tous là, attentifs, respectueux. Ils se sont levés tôt pour un dimanche matin, ça n’a l’air de rien, mais même ces petites choses, ça compte. Ils ont pris le chemin de ce temple, se sont salués et se sont assis. L’organiste a pris du temps pour mieux te célébrer, d’autres ont veillés à ce que tout soit là pour la Sainte-Cène que nous allons prendre tout à l’heure. Tous sont réunis et recueillis. Par le chant et la prière, ils t’ont invité à les rejoindre. Ils sont prêts.

Et me voilà, moi, face à eux, sur cette chaire, dans cette robe qui m’encombre un peu, par manque d’habitude. Je vais devoir parler… C’est ce qu’ils attendent de moi, c’est ce que je leur ai promis… Dieu, en cet endroit, en ce moment, c’est de toi qu’il faut que je parle. Et qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur dire? Après vingt siècle d’Église n’a-t-on pas déjà tout dit? Après tant de dimanches, n’ont-ils pas déjà tout entendu? N’en savent-ils pas tout autant que moi, si ce n’est plus?

Mais l’heure n’est plus aux hésitations, l’heure est à la prédication. Je vais donc te prêcher, Dieu, puisque tel est mon rôle et ma vocation, mais d’abord, une seule question: qui es-tu?

Tu dois te dire que je suis bien présomptueux pour te poser une question aussi directe. C’est vrai que je te demande-là une réponse que les plus grands sages ont cherchée leur vie durant… Sans jamais l’obtenir tout à fait. Tu es trop grand, Dieu, pour que nous puissions te comprendre en entier, c’est vrai et c’est peut-être mieux comme ça… N’empêche que ça ne résout pas mon problème, ils attendent toujours…

Remarque, il y a bien la Bible qui nous parle de toi… Ouais… en hébreu et en grec, avec des images d’un autre temps et d’autres mentalités. Et puis, au fil des livres bibliques tu apparais sous des aspects si différents… Tantôt chef de guerre, tantôt enfant; ici vengeur, là pardonnant… Lequel de ces visages est le tien?

Ah, Dieu, on ne peut pas dire que tu me simplifies la tâche… Me voilà obligé de choisir, en mon âme et conscience, avec le risque de me tromper. Mais l’heure avance et je n’ai toujours rien dit de toi.

Voyons, que pourrais-je dire… quelle image donner de toi? Le Juge? Tiens oui, pourquoi pas? Je ne serais ni le premier, ni le dernier à le faire. Je pourrais peindre le diable sur une muraille d’apocalypse, prendre à témoin tous les anges et les démon pour crier: « repentez-vous, pécheurs, avant qu’il ne soit trop tard! L’heure du Jugement est proche où il y aura des pleurs et des grincements de dents… ». Avec quelques effets de ces sacrées manches cela pourrait être très convaincant. Et puis, avec la peur il est facile de remplir une Eglise. D’un côté la carotte de la vie éternelle, de l’autre le bâton du néant, avec ça on peut te vendre comme on vendrait une assurance contre la mort. Oui, il serait facile de faire de tes brebis un troupeau de moutons bien sage et tremblant devant son maître. Mais excuse-moi, je ne me sens pas l’âme d’un chien de garde, d’autres aboient bien mieux que moi. Et puis, il y a toujours un petit coin de l’être humain qui redresse effrontément la tête en entendant un tel discours… Quels crimes avons-nous commis pour mériter ces terribles châtiments que d’aucuns nous promettent. Serions-nous trop humains? La vie que tu nous a donnée ne serait-elle qu’un long parcours d’embûches et de tentations? Dieu, nous avons envie de vivre, à plein coeur. Dieu, si vraiment tu es ce Juge impitoyable et menaçant, je n’ai pas ma place ici…

Il paraît que tu es amour. Voilà qui ouvre d’autres perspectives. Finis les hauts cris et les menaces, parlons amour, tendresse et affection. L’amour, ça au moins c’est actuel. Les vedettes des hit-parades, les champions des disques d’or l’ont bien compris puisque cet amour, ils nous le chantent sur tous les tons et sur tous les rythmes. L’amour est aujourd’hui presque aussi célèbre que le Coca-Cola, et il se vend tout aussi bien. Mais dans le fond, que sait-on de l’amour? On en parle beaucoup, mais quand il s’agit de le vivre, c’est autre chose. L’amour, on en connaît plusieurs versions: il y a celle, idéaliste, des contes de fées, ils vécurent heureux… Mais la vie commence toujours après la fin du conte. Il y aussi la version douçâtre et mielleuse des romans-feuilletons, celle qui devient insipide au-delà des premières pages. Il y a encore la version mutilée de l’amour professionnel, où il n’y a plus de place pour l’affection. Et puis, il y a toutes les autres versions que l’on vit tant bien que mal, selon ce qu’on ressent, parce que, côté sentiment, personne ne nous a jamais appris à grandir, nous sommes tous des amateurs. Mais, franchement Seigneur, est-ce que tu me vois leur dire simplement: « mes bien chers frères, mes bien chères soeurs, réjouissez-vous Dieu vous aime d’amour, soyez pleins de cet amour et aimez à votre tour… », alors que tous les jours ils lisent le journal, alors que toute la semaine ils se débattent dans la froide réalité du quotidien? Voudrais-tu en faire des naïfs? Voudrais-tu que nous fermions les yeux en voyant le monde? Voudrais-tu que ton Église soit un ghetto, d’amour soit, mais ghetto tout de même? J’ai bien peur que le mot « amour » soit trop usé pour t’être encore fidèle. Ce mot-là tu le partages avec trop de monde.

Ah Dieu, je voudrais être comme Nicodème, ce notable juif, probablement un vieux bonhomme, avec une vie déjà bien remplie de convictions. Comme lui, je voudrais  m’approcher de ton fils et lui dire: « maître », afin de recevoir son enseignement… Alors, il me serait peut-être plus facile de parler de toi, de trouver les mots qu’il faut.

Mais je ne suis pas Nicodème, je n’ai jamais conversé directement avec le Nazarréen. Pourtant il faut que je me décide à parler sinon ils vont finir par être à court de patience…

Tu sais Dieu, en entendant la lecture de cet entretien entre Jésus et Nicodème, j’ai eu envie d’en finir avec toutes ces images d’apocalypse. J’ai envie de vivre ce que je comprends de ton Règne ici et maintenant, et de cesser d’être dans l’angoisse d’un verdict. Peu importe l’après, je te fais confiance, mais aide-moi à vivre intensément mon présent.

J’ai envie d’en finir encore avec ces mots trop vagues et trop vides qui sont censés te décrire. Aide-moi à chercher ton vrai visage, libéré de l’angoisse de l’erreur, puisque par le don de ton Fils tu as permis que ma foi humaine soit plus forte que toute condamnation. Éclaire mon chemin, pour que je puisse venir à toi, de tout mon être, avec toutes mes questions, toutes mes révoltes, toutes mes craintes, mais aussi tous mes plaisirs et toutes mes joies…

Mais, je te parle et j’oublie que nous ne sommes pas seuls. Maintenant il est presque trop tard pour commencer mon sermon… Pourtant il faut que je leur dise…

Cher frères et soeurs en Christ, « Car Dieu n’a pas envoyé son Fils pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. »

Amen.

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Soli Deo Gloria.