Jean 20, 1-10

Le tombeau vide: une perturbation d’où naît la Vie.

Voir et croire. Une logique inversée dans ce récit surprenant où la croyance naît de la contemplation du vide.

Cette prédication a été prononcée le dimanche de Pâques 12 avril 2009, à La Lécherette.

« C’est alors que l’autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau ; il vit et il crut »

Mais qu’y avait-il à voir dans ce tombeau vide, sinon une absence et, peut-être le désarroi de Pierre ?

Le Christ, le Ressuscité que nous célébrons aujourd’hui est d’abord un absent. Alors que les Évangiles nous décrivent en détail l’agonie de Jésus de Nazareth, aucun d’eux ne contient la moindre phrase sur une scène pourtant capitale : celle de la Résurrection.

Ces Évangélistes ! Quels piètres réalisateurs ils auraient fait. Voilà qu’ils nous mettent en haleine par le récit d’un destin hors du commun, voilà qu’il nous montrent la Passion avec une précision que j’ose qualifier de cinématographique, et tant pis pour l’anachronisme… et voilà qu’ils loupent l’essentiel.

De la mort de Jésus, on sait tout. Le décor, les premiers et les seconds rôles, les dialogues… La tension dramatique est menée à son comble, les détails cruels et violents ne nous sont pas épargnés… Jésus meurt dans la souffrance devant nos yeux de lecteurs.

Ensuite, on assiste au rituel de la mise au tombeau, là encore avec pléthore de détails.

Et alors ? Et alors quoi ?

De la Résurrection, on ne sait rien, on ne voit rien, on ne nous dit rien. On arrive trop tard.

Après la mise au tombeau, on passe brusquement à une scène de tombeau vide, comme s’il y avait un trou dans le récit, comme si le cinéaste n’avait plus eu de batterie au moment crucial, comme si le scénariste avait eu une absence ou avait été pressé d’en finir.

La Résurrection, c’est d’abord une disparition. C’est comme un film à suspense d’où l’on aurait retiré la scène-clé, celle que tout le monde attend et qui donne son sens à toute la dramatique du récit.

Pourquoi ce silence ? Pourquoi cette absence ? Pourquoi ce manque ?

« Il vit et il crut »

La même scène, vue par trois témoins différents.

L’un, Pierre est dans le tombeau sans réaction notoire devant ce qui reste de l’ensevelissement… quelques bandelettes, un linge… Est-ce qu’il cherche à comprendre ?

Une autre, Marie de Magdala, pleure devant le tombeau… Elle a compris que l’on a volé le corps de Jésus

Le troisième, ce disciple dont on ne nous donne pas le nom, devant cette même scène ne comprend pas. Il croit.

J’ai eu beau retourner ce texte dans tous les sens, encore et encore, je n’ai pas trouvé ce qu’il pouvait y avoir dans cette scène pour attester d’un événement comme celui de la Résurrection. Finalement, Marie de Magdala, ne fait-elle pas preuve de bon sens dans son explication toute naturelle ? Si quelque chose, un objet comme un corps n’est plus là, c’est qu’on l’a déplacé. Pourquoi chercher midi à quatorze heure ? Pourquoi mettre en jeu des forces surnaturelles ? Pourquoi chercher l’incompréhensible là où tout peut être expliqué très simplement ?

Ce disciple que Jésus aimait… Est-ce qu’il ne prend pas un peu ses désirs pour des réalités ? Eh, brave disciple ! Si Thomas dit en susbtance « Moi, je crois ce que je vois » est-ce que toi tu ne nous dirais pas « Moi, je vois ce que je crois » ?

« Moi, je vois ce que je crois »… Le monde est merveilleux, Dieu est bon, la Nature est une création, je le crois, donc je le vois, Alléluiah !!

« Moi, je vois ce que je crois »… La planète est en train de mourir, les gouvernements nous mènent à la catastrophe, les maladies nouvelles et inédites progressent, les civilisations se heurtent avec de plus en plus de violence… Miserere, aie pitié de nous.

« Moi, je vois ce que je crois », d’ailleurs, je ne crois pas, le monde est mathématique.

« Moi, je vois ce que je crois », tout n’est qu’illusions, le monde est pur esprit…

Voir, croire… comprendre…

Voir pour croire afin de comprendre ?

Croire ce que l’on voit ? Comprendre ce que l’on croit ? Ou croire comprendre quelque chose que l’on pensait avoir entrevu ?

Et ressentir ? Est-ce que c’est comme voir ? Si je ressens Dieu, est-ce que je pourrai l’expliquer ? Pourrai-je le comprendre ? Cela va-t-il m’aider à croire ?

Dois-je croire ce que je vois ou puis-je voir ce que je crois ?

Et alors ? Si, comme dans ce récit, il n’y a finalement rien à voir, cela veut-il dire qu’il n’y a rien à croire ?

Oufff… quelqu’un a de l’aspirine ? Me voilà un peu perdu… Et je devine sur vos visages que vous commencez à nourrir quelque inquiétude quant à ma santé mentale. Je vous remercie de votre sollicitude et, je crois (pardon), je pense que vous avez raison, on commence à tourner en rond…

Pour en sortir, je vous propose de prendre un peu de hauteur. Beaucoup de hauteur en fait. Je vous invite même carrément à sortir de notre système solaire pour aller à la rencontre des premières exoplanètes.

Des exo quoi ? Planètes, exoplanètes. Pour ce qui va suivre, si un astronome ou un physicien se trouve dans l’assemblée, il voudra bien excuser la naïveté de mes explications.

Alors voilà, ce que j’ai compris… Une exoplanète, c’est une planète qui est hors de notre système solaire. C’est une planète qui tourne autour d’une autre étoile que notre soleil.

C’est dans les années 90 que, notamment grâce à deux de nos compatriotes, les première exoplanètes ont été découvertes. Je dis bien découvertes et non pas vues. Comment peut-on découvrir une planète sans la voir ? Par les perturbations qu’elle cause dans son système et par l’influence qu’elle a sur les corps célestes qui l’environnent.

Voir une exoplanète, c’est d’abord voir les infimes perturbations qu’elle provoque sur d’autres trajectoires. C’est de l’observation indirecte.

Revenons sur Terre. Quittons le froid intersidéral et revenons dans notre chaleureuse chapelle, dans son écrin de nature. Nous, humains du XXIe siècle, que pouvons-nous voir du Christ ? Ne sommes-nous pas nous aussi en situation d’observation indirecte ?

Quelques bandelettes, un linge… le tout dans un tombeau vide… vous n’y étiez pas. Moi non plus. Le rédacteur de l’Évangile de Jean, probablement pas non plus, si l’on en croit les spécialistes des l’histoire des manuscrits. En revanche, ce que nous pouvons observer jusqu’à nos jours, jusqu’en ce lieu, c’est une communauté d’hommes et de femmes qui, année après année, à travers les cultures et à travers l’histoire continuent de se réunir en ce dimanche de Pâque, pour dire leur foi et leur espérance.

Ce tombeau vide, nous pouvons le comprendre comme une invitation à nous laisser perturber dans notre logique, dans notre vie inéluctable prévisible dans sa chaîne de causes et de conséquences.

Certains disent que, de la naissance à la mort, tout est écrit… D’autres pensent que tout est vain. D’autres encore nous réduisent au rôle de consommateur ou de citoyen. Certains rêvent de faire de nous des fidèles, membres d’un troupeau facile à mener, de l’abreuvoir à l’abattoir.

Mais rien n’est dit… rien n’est montré… le tombeau est vide… De la résurrection nous ne voyons que quelques bandelettes et un linge. Rien d’autre qu’une perturbation dans la logique des choses.

« Excusez-moi, je ne voulais pas vous déranger ! ». Que ce soit pour appeler à l’aide, que ce soit pour porter secours, que ce soit pour rompre sa propre solitude ou pour briser celle de son voisin… qu’est-ce qu’elle nous paralyse cette peur de déranger !

Mais exister, n’est-ce pas forcément déranger l’ordre du monde ? Être, n’est-ce pas déjà, par le simple fait de sa présence, perturber son entourage ? Petites exoplanètes que nous sommes, n’existons nous pas dans la mesure du dérangement que nous provoquons ?

Qu’est-ce que l’Amour de Dieu, sinon une perturbation de notre trajectoire de vie ?

Qu’est-ce que l’Amour du prochain, sinon l’acceptation de cette perturbation et son accueil dans la reconnaissance.

Je vous perturbe ? Vous me perturbez. Je sens votre regard, vous entendez ma voix. Votre écoute fait écho à mes paroles. Nous sommes ensemble devant l’image bi-millénaire de ce tombeau vide qui continue à nous interroger.

Allons-nous, comme Marie de Magdala, pleurer notre tristesse ?

Allons-nous comme Pierre, chercher à comprendre ?

Allons-nous comme cet autre disciple… accueillir le trouble et en faire le cœur de notre Foi ?

Ce sont des perturbations que naît la vie. Sans perturbations, il n’y a que le froid absolu et la nuit sans lumière de l’espace.

Merci de croiser ma trajectoire, merci de m’accueillir dans la vôtre.

En ce dimanche de Pâques, fort de cette communauté d’un instant que nous formons, je vous souhaite que votre vie continue d’être une perturbation pour d’autres trajectoires et qu’en retour elle se voit riche des perturbations causées par les astres humains qui vous entourent.

Au nom du Ressuscité, devant son tombeau vide, devant la plénitude de sa promesse de vie, devant le trouble et la perturbation que provoquent son absence inexpliquée, qu’il nous soit donné de voir l’invisible et de croire l’incroyable.

Amen.

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Soli Deo Gloria.