Romains 14

Dieu a-t-il un plan ?

En bon adepte de la liberté évangélique, j’ai toujours « coincé » à l’idée que Dieu pouvait avoir un plan pour chacun de nous. Cela me paraît en effet relever du dernier fatalisme et être indigne d’une foi adulte. Cela dit, si ma liberté de croyant est bien réelle, est-elle sans limites? « Tout est permis, mais tout n’est pas utile » a écrit Paul de Tarse dans un autre texte que celui dont il est question ici. Son message à l’Église de Rome illustre parfaitement cette idée.
Cette prédication a été prononcée le dimanche 28 août 2011 à Rossinière.

La Bible, c’est comme une chaîne de montagnes avec ses paysages variés, ses prairies fleuries, ses sommets resplendissants parfois difficiles d’accès.

La Bible, c’est comme une chaîne de montagne qui nous enchante par le tumulte d’un torrent sauvage ou qui nous apaise par la simple vue d’un panorama grandiose qui appelle le respect.

Certains la disent facile d’accès, d’autres pensent qu’elle est obscure, impénétrable, voire menaçante. J’ai tendance à penser qu’elle peut être tout cela, selon l’angle ou la vallée par laquelle on l’aborde. Dans la Bible comme dans nos montagnes, il y a des chemins pédestres qui appellent à la promenade en famille et il y a des via ferrata où, moyennant un peu d’entraînement et un minimum de matériel, on peut recueillir quelques émotions fortes sans risquer l’accident. Mais il y a aussi des parois nord, de celles qui résistent et qui exigent compétence, expérience et endurance si l’on veut espérer y progresser sans se fourvoyer dans d’inextricables impasses.

Le culte du dimanche, c’est l’occasion de faire ensemble une randonnée dans ce paysage biblique. Faut-il engager un guide professionnel pour chaque excursion? Ce serait peut-être mieux, non? Je crains que pour aujourd’hui, il faille s’en passer. Les guides spirituels professionnels se font rares dans notre vallée en ce moment, mais que cela ne nous prive pas du plaisir d’aller ensemble à la découverte ou la redécouverte de quelque sentier de la Parole.

Et puisque me voilà promu « chef de course » dans notre excursion d’aujourd’hui, j’en appelle par avance à votre indulgence. J’ai bien sûr pris soin de reconnaître l’itinéraire que je vous propose aujourd’hui, j’en ai consciencieusement étudié le parcours et j’ai tenté d’en reconnaître les principaux dangers, mais il reste de nombreuses inconnues et j’espère ne perdre personne en route.

La prudence aurait voulu que je me contente d’un sentier de basse altitude, bien balisé et sans risque… Mais, inconscience ou manque d’humilité, c’est à un parcours difficile que je vous convie ce matin.

L’épître aux Romains. Si la Bible était une chaîne de montagne, la lettre que Paul adresse à l’église de Rome serait sans doute le Cervin ou le Mont-Blanc.

Dans la préface de son commentaire, Luther écrit que « Cette épître est le livre capital du Nouveau Testament, le plus pur Evangile. Elle est digne, non seulement d’être sue mot pour mot par chaque chrétien, mais encore de devenir l’objet de sa méditation journalière, le pain quotidien de son âme.… Plus on s’en occupe, plus elle devient précieuse et paraît meilleure. »

Voilà le décor posé. Alors, laçons nos chaussures, vérifions une dernière fois nos baudriers, assurons notre prise sur notre piolet… et allons-y !

L’épître aux Romains n’est pas sans receler quelques mystères. Vers la fin de son ministère, Paul s’adresse à une communauté qu’il n’a pas fondée et à qui il projette de rendre visite. Pourtant, dans le chapitre 16, Paul adresse de longues salutations personnelles en citant pas moins de 26 prénoms. À lire ce chapitre, on a plutôt l’impression d’un voyageur qui s’adresse à sa communauté d’origine en attendant de retourner chez lui.

Ensuite, le chapitre 14 lui-même, celui qui retient notre attention aujourd’hui est étonnant à plus d’un titre.

Premier étonnement : alors que la lettre de Paul est très construite et expose dans le détail sa théologie de la grâce, voilà que Paul s’attarde sur ce qui pourrait paraître comme un détail de comportement. Manger ou pas certains aliments ? La belle affaire… Ah… mais on se souvient que Paul attache justement de l’importance à ces questions de comportement car il y voit le reflet de questions fondamentales sur la liberté à l’égard de la loi. Dans son Épitre aux Galates, il fait même part d’une altercation qu’il a eue avec Pierre sur un sujet très semblable.

Alors, deuxième étonnement : Paul qui a souvent la plume incisive et le verbe acéré se fait subitement très diplomate. Bien qu’il semble avoir son avis sur la question et prêt à se ranger du côté des forts dans la foi, Paul ne tranche pas. Dans le fond, peu importent les pratiques. Ce qui compte c’est ce que vous croyez.

Ah bon ? Tout se vaut alors ? Continuer à se soumettre à la loi des restrictions alimentaires ou exercer la liberté que nous confère l’Évangile, c’est pareil ? Vraiment ? À quoi bon alors tout ce long exposé sur la loi, la grâce, l’impasse de la recherche du salut par les actes ?

Troisième étonnement : si tout cela est de si peu d’importance, pourquoi en parler dans cette lettre adressée à une communauté dont il n’a pas la charge ? Ne pouvait-il pas attendre d’être sur place pour aborder ce point ?

Autant le reconnaître tout de suite, nous ne résoudrons pas tout ce matin. Ce serait bien prétentieux. Mais profitons de notre ballade dans cette épître pour relever quelques beautés particulières de son paysage.

Donc, en matière de foi, il y a des forts, il y a des faibles nous dit Paul. Tout ce monde est en recherche, il avance vers une meilleure compréhension de l’énigme posé par un Dieu qui s’est fait homme. Certains pourraient aller plus vite que d’autres qui ont le pied moins assuré.

Mais, nous dit Paul, recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle.

Recherche. Édification.

Spirituellement, ce qui compte, c’est le mouvement et non sa vitesse. Spirituellement, s’arrêter, ne plus se poser de question, c’est la mort, c’est l’électroencéphalogramme plat, c’est se faire bouffer par le quotidien et retomber à l’état animal.

Recherche. Édification. Avancer. Bouger. Progresser.

Paul nous met en garde contre deux manières d’arrêter le mouvement. D’une part les plus faibles, par peur d’avancer ou parce qu’ils se croient déjà arrivés peuvent s’asseoir sur le chemin et parfois même bloquer le passage à tout un groupe.

Ça y est. On sait ce qu’il faut faire, ne pas faire. Dieu est comme ci ou comme ça, il nous dit ceci, qui veut dire cela. Si tu es chrétien, tu dois… comme chrétien tu ne dois pas… Moi, la Bible me dit que… Dieu m’a ordonné de… Fin de la recherche. Fin du voyage. Fin du mouvement.

D’autres se sentent forts de leur liberté. Libre de questionner, libre de remettre en cause, de remodeler. Libre de goûter à tout. Le Règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture ou de boisson. Le Règne de Dieu serait-il affaire de musique ? De cinéma ? De mode de vie ? Le Règne de Dieu serait-il affaire de sexualité ? Pourquoi la liberté que nous confère l’Évangile à l’égard de la loi s’arrêterait-elle aux seules questions alimentaires ?

À ceux-là Paul ne donne qu’un seul critère, mais il le pose en critère absolu : éviter de faire trébucher. Pour celui qui tombe, choqué par un comportement, le mouvement aussi s’arrête.

« Et ça se dit chrétien ? »

« Moi, l’Église, ça fait longtemps que j’ai compris »

Alors, tout fort que tu es, fort de ta liberté, fort de tes convictions, rappelle-toi que tu n’es pas seul. Ce n’est pas te renier que d’apprendre la patience et la discrétion.

Cela me rappelle ce matin d’été ou nos étions quelques milliers à la queue leu leu sur un étroit sentier sur le parcours de Sierre Zinal. Tous au maximum de ce que nous permettait notre souffle. Les muscles et l’esprit tendus vers un même but. Et puis, au milieu de cette foule, une athlète plus affutée que nous autres, qui pouvait plus, qui pouvait mieux. Elle s’efforçait de dépasser ceux qui lui faisaient obstacle sur cet étroit sentier, en jouant des coudes, en brûlant son énergie en essayant de louvoyer en dessus et en dessous de chacun de nous.

Après quelques minutes de ce jeu dangereux et ma foi peu efficace, un concurrent a trouvé un surplus de souffle pour lancer d’une voix forte et claire :

« Faut pas mourir pour ça, Madame, ça vaut pas la peine !»

Nos débats, nos règles ou nos absences de règles, nos pratiques, nos lois ou nos espaces de liberté. « faut pas mourir pour ça ». Le voile de la voisine, le crucifix sur le sommet de la montagne, la coiffure trop ci ou trop ça. « Faut pas mourir pour ça »… et ne pas faire mourir.

Bousculer pour le plaisir de bousculer. Aller vite au risque de faire tomber le plus fragile. De le laisser sur le bord du chemin. Provoquer, réformer et se débarrasser du passé. « Faut pas mourir pour ça »… et ne pas faire mourir.

Mais, alors, comment faire pour s’y retrouver ? Comment faire preuve d’égard vis-à-vis de ses semblables sans tomber dans l’hypocrisie ? Par peur de choquer doit-on se taire ? Par peur d’émettre un jugement doit-on se taire et tout avaler ? L’itinéraire semble soudain bien peu clair et le bon chemin aussi étroit que le fil d’un rasoir.

Nous voilà sur un terrain bien peu sûr. Paul nous laisse en plein brouillard.

Pour se diriger dans un terrain inconnu, il y a aujourd’hui deux moyens. Le premier, c’est celui-là. Cette petite boîte, c’est un GPS. Le principe est simple. On lui indique la destination souhaitée et il fait le reste. Il n’y a plus qu’à obéir docilement aux indications qu’il nous donne. « Au prochain rond-point, prendre la seconde sortie », « dans 500 mètres, tournez à gauche ». C’est tellement simple. Il paraît si sûr de lui ce petit appareil, qu’on a tendance à lui obéir aveuglément. Ainsi certains tentent un demi-tour en plein tunnel du Gothard, parce que leur GPS, les croyant sur le col, les incite à corriger leur route. Pour une simple erreur de frappe, un couple de Suédois s’est trouvé à Carpi à 600 kilomètre de Capri où ils pensaient se rendre et on ne compte plus les camions perdus sur des sentiers pédestres ou les voitures perdues au milieu de pistes de luges.

« Au prochain carrefour, tournez à droite ». Puisqu’on vous le dit ! C’est de la haute technologie. L’ordre vient d’en haut. Il n’y a plus qu’à suivre. Fais-ci. Fais ça. Tu t’es écarté du chemin tracé ? Recalcul. Tourne à la prochaine à gauche, fais demi-tour dès que possible. Ne réfléchis pas. Obéis.

L’autre méthode, quant à elle, est un peu plus archaïque. Une carte, une boussole. La carte est muette. La boussole n’indique qu’une seule direction. La carte ne dit pas tout. On ne sait pas si tel chemin est encore enneigé ou si telle route est à nouveau praticable. Elle ne dit rien de la température qui règne à tel endroit ou de la nature du sol. Elle ne nous dit pas si les gens que nous croiserons à tel endroit seront accueillants ou hostiles. Elle ne nous dit pas de tourner à tel endroit, ni de prendre ce sentier, plutôt que ce chemin. On y devine des itinéraires plus faciles que d’autres, mais n’y a-t-il un danger d’avalanche ou un pont effondré à cet endroit ? La carte ne donne pas de réponse. Elle ne montre que des possibles. Qu’est-ce qui fera alors que l’on empruntera tel chemin plutôt qu’un autre ?

Romains 14, 5 : Que chacun en son jugement personnel soit animé d’une pleine conviction

La conviction.

La conviction bâtie sur les informations que nous donne une carte, sur un but que l’on s’est fixé et que l’on souhaite atteindre, sur les renseignements glanés au contact d’autres voyageurs. La conviction bâtie dans le groupe avec qui nous avons choisi de parcourir un bout de chemin. La conviction remise en question par des pointages réguliers. Suis-je toujours orienté dans la bonne direction ? Ma carte est-elle à jour ? L’itinéraire choisi permettra-t-il à tous mes compagnons de franchir les obstacles attendus ? Prendrai-je le risque de laisser quelqu’un sur le bord du chemin ? Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux faire un détour ?

Alors ? Notre foi ? Notre spiritualité ? De quelle nature est-elle ?

Une spiritualité-GPS ? « Au prochain carrefour, tournez à droite ! ». « Au prochain dimanche entrez dans l’Église ». « À la prochaine rupture socio-culturelle faite demi-tour ». « À la prochaine frustration rejetez tout en bloc ». « À la prochaine peur, rangez-vous sur le bas-côté, coupez votre moteur et rentrez dans votre coquille ».

Une spiritualité-carte-et-boussole ? Voilà un ensemble de routes possibles. Elles sont innombrables. Dans le fond, beaucoup se valent. Ce qui déterminera celle que vous emprunterez et celle que vous ignorerez, ce sera le choix de votre direction, les rencontres que vous ferez, l’état de fatigue de vos compagnons. Les événements imprévisibles seront nombreux, des intempéries surgiront sans crier gare. La nuit vous surprendra, un rayon de soleil vous attirera dans une clairière. Les routes sont innombrables et aucun itinéraire n’est tout tracé.

Certains disent que Dieu a un plan pour chacun de nous. Si cela devait être le cas, j’aime à penser qu’il est le même pour tout le monde et qu’il ressemble simplement à une de ces cartes de tous les possibles à l’aide de laquelle nous sommes invités à choisir l’itinéraire que nous souhaitons emprunter.

Qui sommes-nous pour juger notre frère ? Sur la carte de la rencontre avec Dieu, les sentiers sont si nombreux que nous ne pouvons même pas imaginer leur diversité. Pourquoi vouloir mettre tout le monde sur la même route ?

Que chacun en son jugement personnel soit animé d’une pleine conviction

Car après tout, il y a sans doute pire que de se tromper de chemin : c’est de ne prendre aucun chemin.

Amen.

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Soli Deo Gloria.