Marc 3, 1-6

Quand la frontière entre le Bien et le Mal s’estompe…

Comme il est aisé de se cacher derrière une loi ou un règlement pour faire taire sa conscience! Cette prédication a été écrite une décennie avant que l’on nous serve  « l’axe du Mal » sur un plateau médiatique, ce qui la rend étrangement prémonitoire. Autre petite source de fierté: elle porte en filigrane ma prédiction de la chute du mur de Berlin à propos de laquelle je passais, à l’époque, pour un naïf illuminé.

Cette prédication a été prononcée à Bévilard, le 30 avril 1989

C’est officiel, la Hongrie a décidé de démanteler la partie du Rideau de Fer qui la sépare de l’Autriche.

Arrivée il y a quelques semaines, cette nouvelle n’a pas fait grand bruit. Il est vrai qu’à l’heure de la « perestroïka » et de la « glasnost », l’Occident est déjà accoutumé à ce genre de surprises. Un jour, ce sont les Soviétiques qui se rendent aux urnes, le lendemain, c’est Lech Walesa et Jaruszelski, ennemis jurés d’autrefois, qui se font des po­litesses devant les caméras. Même notre Villiger national est charmé par l’accueil que lui a réservé l’Armée Rouge. Alors, comme le titrait l’Hebdo, on peut se demander avec inquiétude : « où est passé l’ennemi? »

En dehors des considérations politiques, le fait même que nous puis­sions nous poser cette question, ne serait-ce que par boutade, suffit à révéler, une de nos faiblesses: nous aimons que les choses soient claires! Une frontière bien marquée, les nôtres en deçà, les autres au-delà, voilà le schéma qui nous rassure. L’enfant qui se cache en chacun de nous cherche toujours à savoir qui sont les méchants et qui sont les autres gentils. Que la frontière s’estompe, que des nuances apparaissent, et nous voilà inquiets, rongés par l’incertitude, effrayés à l’idée de ne plus pouvoir trancher caté­goriquement entre le Bien et le Mal.

De nos jours, il faut avouer que les choses ont tendance à se compli­quer. Car il n’y a pas que les communistes qui se capitalisent, il y a aussi les femmes qui s’émancipent, les exploités qui rechignent, les puis­sants qui sombrent dans le scandale, l’Europe qui s’unit, les familles qui éclatent… Allez vous y retrouver dans toute cette mou­vance… Jusqu’à la mort qui n’est plus aussi nette qu’auparavant lorsqu’il est question d’euthanasie.

Notre conception du monde est chaque jour mise à rude épreuve par une foule de questions que nous apportent l’évolution technique et so­ciale de notre époque. Or, il faut bien l’avouer, les questions sont tou­jours un peu dérangeantes et lorsque nous pouvons les éviter, nous n’y manquons pas. Comment expliquer sinon le succès de toutes les formes d’extrémisme qui fleurissent autour de nous?

En politique, l’étranger devient la source de tous les maux…

En économie, on sacrifie les moins rentables…

En religion, c’est la chasse aux infidèles…

Une fois le méchant désigné, il est si simple de savoir contre qui il faut se battre. Dès lors, on peut établir des principes fermes, des lois immuables. Or, les principes et les lois sont très commodes: ils répondent aux questions à notre place, ils excusent par avance tous les excès que nous pouvons commettre en leur nom.

Si l’on persécute l’étranger, ce n’est pas par égoïsme, non, c’est au nom du principe de la sauvegarde du patrimoine national.

Si on licencie un père de famille, ce n’est par cruauté, c’est au nom du principe de la rationalisation et de la loi du marché.

Si on condamne et on censure, ce n’est pas par obscurantisme, c’est au nom d’une loi divine.

Quand l’Homme veut agir sans être gêné par sa conscience, il s’invente un de ces principes, et il met Dieu derrière. Vous le savez comme moi, les plus grands holocaustes de l’Histoire se sont toujours faits au nom d’un dieu. Si Dieu lui-même est le fondement de nos principes, alors le Bien et le Mal retrouvent leur séduisante évidence.

Malheureusement pour nous, nous sommes chrétiens. Je dis mal­heureusement, parce qu’au lieu d’avoir une divinité lointaine et inacces­sible à laquelle nous pourrions faire dire ce que nous voulons, nous confessons un certain Jésus de Nazareth comme Fils de Dieu. Or, ce Jésus-là, refuse de s’arrêter à des principes. Il ne cesse de se heurter aux Pharisiens qui pourtant suivent la Loi juive de manière stricte et rigoureuse.

Lorsque Jésus, un jour de sabbat, fait venir un malade, un impur, au plein coeur de la synagogue et qu’il le guérit devant tout le monde, il est impardonnable. Toutes les lois religieuses, tous les principes divins le condamnent.

Si encore le malade avait été en danger de mort immédiate, on au­rait pu discuter, mais là, non, cette main sèche aurait bien attendre un jour de plus.

Si encore Jésus avait agit avec discrétion, on aurait pu fermer les yeux, mais, au contraire, c’est lui qui attire l’attention sur son geste.Si encore il était sorti de la synagogue… mais non.

Si au moins il s’était excusé, mais au contraire, c’est lui qui accuse les autres fidèles… Je ne sais pas si vous vous rendez compte, mais on en a lapidé pour moins que ça!

Le problème avec Jésus, c’est qu’il refuse de s’arrêter à des principes généraux pour ne voir que des cas particuliers. Alors que tout le monde se soucie du respect du sabbat, Jésus rencontre un homme qui souffre d’une maladie. Et comme toute souffrance, qu’elle soit mortelle ou non, lui est intolérable, Jésus agit, malgré ses enne­mis qui le guettent, malgré le qu’en dira-t-on, malgré la Loi de sa propre religion.

Il n’en faut pas plus pour nous livrer à l’incertitude, nous les chré­tiens. Car si Jésus a pu remettre en question la Loi suprême du sabbat, tout en prétendant faire le bien, cela remet en question cha­cun de nos principes. Il n’en est pas un qui puisse être fixé une fois pour toute, il se peut toujours qu’un de ces bêtes cas particuliers vienne l’abatttre.

Comme la règle du sabbat ne nous concerne plus guère, prenons-en de plus actuelles.

Le respect de la vie privée. Voilà une règle largement reconnue. Or, je n’ai pas de chiffre pour la Suisse, mais je sais qu’en France, chaque année, 50’000 enfants sont hospitalisés parce qu’ils sont battus par leurs parents. Dans quasiment chaque cas, les voisins sont au courant. Cela fait 50’000 tortionnaires protégés par la loi du silence.

Notre pays compte 30’000 demandeurs d’asile. Ici ou là, un village est chargé d’accueillir une famille. 30’000 personnes angoissées, marquées par de lourdes épreuves, inquiètes face à l’avenir, qui ont besoin de liens affectifs, même provisoires, pour supporter leur déracinement. Au nom de quel principe allons-nous les mépriser?

Chez nous comme ailleurs, le SIDA fait des ravages. Le nombre de séro-positifs croit à une vitesse fulgurante. Dans certaines villes, des parents demandent que la séparation soit faite à l’école entre les enfants atteints et les autres. Allons-nous laisser la peur irrationnelle faire la loi?

Les enfants battus, les demandeurs d’asile, les séro-positifs ne sont que trois exemples parmi d’autres. Comme l’homme à la main sèche, ils ne sont pas en danger de mort immédiate. Mais comme l’homme à la main sèche, ils souffrent aujourd’hui et maintenant. Allons-nous attendre la fin du sabbat ou allons-nous les inviter là, au coeur de notre synagogue?

Quelle loi, quel principe sera assez solide pour nous empêcher de faire le premier pas?

Amen.

Vous aimez? Faites-le savoir.

Commenter

Soli Deo Gloria.