Genèse 8, 20 à 9,17

Une alliance surprenante

L’Ancien Testament nous relate plusieurs récits où il est question d’alliance entre Dieu et Sa créature. Celle dont il est question après l’épisode du Déluge est surprenante à plus d’un titre…

Cette prédication a été prononcée le dimanche 20 août 2013, à l’Étivaz

Bon… on le sait maintenant… la fin du monde n’était pas pour 2012. Il n’y a même pas eu de presque fin du monde. Pas de nouveau déluge hollywoodien, pas d’arches hi-tech qui sauveraient une poignée de privilégiés ou quelques chanceux. Pas de cataclysme, pas de monde à rebâtir, pas de nouveau départ.

Si l’on en croit la promesse du Dieu de Noé, il n’y aura jamais plus de nouveau départ. Dieu a essayé la une fois et est revenu sur la méthode. Il a raccroché son arc dans le ciel, Il a posé les armes. L’homme est ce qu’il est, tant pis ou tant mieux. Fini la technique de la page blanche.

Depuis l’alliance conclue avec Noé, Dieu ne gomme plus le vivant. Il fait avec.

Sommes-nous seulement capable de l’admettre ? En parcourant les Écritures, mais également en s’intéressant à l’Histoire au sens large, on constate avec quelle nostalgie des hommes et des femmes de toutes cultures, de toutes conditions et à travers toutes les époques s’accrochent à cette image d’un « Dieu rémunérateur des bons, punisseur des méchants » pour reprendre une citation du Dictionnaire de l’Académie Française.

Comme on est bien sur le ponton de l’arche de la raison à regarder les autres barboter un peu avant de disparaître inéluctablement, noyés qu’ils sont par les flots de leur obscurantisme ou de leur aveuglement. Et c’est d’autant meilleur que ce n’est pas de notre faute s’ils ne sont pas en sécurité, n’est-ce pas ? Ils n’avaient qu’à écouter, changer de comportement, réagir alors qu’il était temps et nous rejoindre, n’est-ce pas ?

L’arche a un côté rassurant par ses limites. Elle montre clairement qui est dedans et qui est dehors.

Comme nous aimons à bâtir nos arches !
Pour ne prendre qu’un exemple, moi qui ne suis pas très habile charpentier, comme j’ai plaisir à bâtir mes arches intellectuelles ou spirituelles. Depuis quelques temps, je constate que j’ai bien avancé dans l’arche du quadra-quinqua qui, du bastingage de la force de l’âge prêt à jeter un regard condescendant sur la jeunesse qui se débat dans les flots tumultueux des valeurs en déliquescence. Ah, ces ados, avec « leur » langage moribond, « leur » manque de repères, « leur » manque de respect.
Vivement le déluge.

Dis-moi quelle arche tu bâtis et je te dirai qui tu es, en quelque sorte. Qui sont pour nous ceux qui sont « dedans » et qui sont ceux qui sont « dehors » ? Quels sont les déluges que nous attendons ?

Il n’y a pas si longtemps que ça, on entendait encore ceux qui appelait de leurs vœux « une bonne guerre » pour mettre de l’ordre dans « tout ça ». Aujourd’hui encore, il n’est pas rare que d’aucuns soupirent en se demandant « où on va », avec dans la voix et dans le regard comme l’espoir d’une grande lessive qui vienne remettre les compteurs à zéro et restaurer les bonnes vieilles valeurs d’antan. Il est ici utile de préciser que souvent les bonnes vieilles valeurs d’antan d’une génération étaient précisément celles qui faisaient peur à la génération précédente.

Fin de l’esclavage ? Où va le monde, chère Madame !
Droit de vote des femmes ? Mon Dieu venez à notre secours.
Condamnation de la violence domestique ? Si on ne peut plus corriger ses propres enfants !
Etc.

L’histoire de Noé nous apprend pourtant une chose. Le dernier déluge a déjà eu lieu. Sa violence a écœuré Dieu Lui-même. Redisons-le : il a raccroché son arc, il a posé les armes. Dieu n’est plus un souverain guerrier et vengeur.

Depuis Noé, Dieu ne gomme plus le vivant. Il fait avec.

On n’efface rien, on assume. Pas de rupture, pas de grand drame qui nous rappelle notre bonheur d’être en vie pas de nouveau fondement de notre fraternité.

La violence du déluge est telle que Dieu lui-même en ressort apparemment bien plus bouleversé que Noé. Ce n’est pas Noé qui implore la clémence de Dieu, mais c’est Dieu Lui-même qui établit d’autorité une alliance étonnante.

Il est vrai que ce ne sont pas les récits d’alliance qui manquent dans la Bible en général et dans l’Ancien Testament en particulier, mais l’alliance que Dieu impose à Noé est particulière sur au moins quatre points.

Premier point : c’est une alliance unilatérale. Avouons-le, pour tout habitant de notre pays, « alliance unilatérale », c’est un peu incongru. Ça sonne un peu bizarrement à notre oreille qui est plutôt habituée aux « accords bilatéraux ». Imaginons un de nos négociateurs, rentrant triomphalement de Bruxelles en annonçant avec fierté que notre pays a conclu une alliance unilatérale avec l’Union Européenne ! J’entends déjà le tollé que cela soulèverait et j’en connais, peut-être pas très loin, qui commenceraient à scruter les offres d’emploi avec grand intérêt. Dieu est un piètre négociateur : il ne demande aucune contrepartie, ni à Noé, ni à ses proches, ni à aucun des êtres qu’il englobe dans son alliance.

Deuxième point : non content de proposer une alliance unilatérale, Dieu la rend inconditionnelle. Aucun rite, aucun signe d’allégeance, aucune marque d’appartenance, rien. Pas la moindre cérémonie, pas la plus petite déclaration de foi. Voilà une alliance qui, du fond de l’Ancien Testament, n’est pas sans entrer en écho avec la Grâce qui nous est annoncée par les Évangiles. L’alliance par Dieu avec le vivant est une alliance totale que rien en vient entraver. N’en déplaise à tous les prêtres et tous les systèmes religieux du monde qui tenteront par la suite de monnayer l’accès à ce que le Créateur a donné gratuitement.

Troisième point : l’alliance avec Dieu est universelle. Dans l’Antiquité en général et dans l’Ancien Testament en particulier, une alliance est conclue avec un peuple, une tribu ou un royaume. Le peuple élu, le peuple de Dieu… Dieu avec nous (et sous-entendu contre les autres)… Cette notion n’a pas ici sa place. L’auteur de la Genèse est clair. Tout être vivant, a Dieu pour allié. Je dis bien : tout être vivant. Pas tout humain, pas tout croyant, pas tout protestant… Tout être vivant. Tout être vivant a Dieu pour allié. Puissions-nous nous répéter ces quelques mots chaque matin de la semaine qui nous attend. Je ne serais pas étonné que cela change notre regard sur le monde… et que cela nous questionne.

Quatrième point : l’alliance avec Dieu est perpétuelle. Tant pis pour le « bon vieux temps », les gens d’alors qui savaient mieux se comporter, les jeunes d’autrefois si corrects et si empreints de civilité… Pas d’âge d’or, pas de place pour la nostalgie. Dieu est un allié de toujours. C’est un contrat qui durera tant que durera le monde.

Unilatéral… sans nous demander notre avis
Inconditionnelle… sans exigence d’aucune contrepartie
Universelle… offerte à tout être vivant… quelle que soit sa spiritualité, sa nature, sa condition
Perpétuelle… maintenant et à jamais

Unilatéral, inconditionnelle, universelle, perpétuelle. Remettre en question un seul de ces quatre principes, c’est tenter de réduire Dieu. C’est l’arranger à notre façon. C’est tenter de le mettre dans notre poche, à notre seul service.

L’alliance de Dieu annoncée à Noé est une bonne nouvelle. Une tellement bonne nouvelle qu’elle nous dépasse et que nous sommes incapables de l’accueillir.
Vous en doutez ? Alors imaginez-vous à la place de Noé. Le marteau encore à la main, vous venez de planter le dernier clou de votre arche gigantesque, pour laquelle vous avez mobilisé toute votre énergie et celle de toute votre famille. Imaginez-vous contemplant le cortège interminable des êtres vivants de toutes les espèces qui approche. Imaginez-vous à la place de ce Noé-là à on viendrait dire : « bonne nouvelle, le déluge n’aura pas lieu ».

Pas sûr que vous accueilliez ça tout de suite comme une vraie bonne nouvelle. En tout cas, moi, à sa place, ça m’énerverait. Qu’est-ce que c’est que ce Dieu qui change d’avis comme la météo ? Et moi, dans tout ça, jusqu’à mon dernier souffle sur cette terre, de quoi j’aurai l’air, hein ? Je vous le demande.

Il est temps que nous nous en rendions compte, nous, tous les Noés que nous sommes : il n’y a plus d’arche, il n’y a plus de bateau avec ceux qui sont dedans, les privilégiés, et ceux qui sont dehors, les condamnés. Il n’y a plus d’église qui a raison et qui sauvent ceux qui y entrent, il n’y a plus d’infidèles qui se fourvoient et se noient. Si notre foi est vivante et fondée, ce ne peut être ni par la peur, ni dans l’espoir d’une récompense.

L’universalité de l’alliance promise par Dieu est inconditionnelle et sans équivoque.

Tant que la terre durera,
semailles et moissons,
froid et chaleur
été et hiver,
jour et nuit,
jamais ne cesseront.

Tant que la terre durera, elle sera notre seul et unique vaisseau. Elle est l’arche qui contient toute vie. Aucune chair, aucun souffle n’en est exclu. Il est temps de se faire à cette idée et de commencer à organiser la vie à bord… on n’est pas près d’accoster !
Du premier arc-en-ciel jusqu’à la fin des temps, que cela nous plaise ou non, au même titre que tout ce qui est animé d’un souffle de vie, oui, nous sommes tous dans le même bateau.

Puissions-nous nous en souvenir chaque fois que nous sommes tentés de regarder l’autre comme « quelqu’un du dehors ».

Soli Deo Gloria. À Dieu seul la gloire.

Amen.

Vous aimez? Faites-le savoir.

Commenter

Soli Deo Gloria.