Matthieu 5, 13

Vous êtes le sel de la terre

Le sel est un symbole fort que l’on retrouve dans bon nombre d’expressions courantes. Comment pouvons-nous aujourd’hui entendre cette affirmation de Jésus affirmant à ses disciples qu’ils sont le sel de la terre?

Cette prédication a été prononcée le samedi 18 août à La Lécherette

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Haïti. Une moitié d’île au cœur des Caraïbes. Un petit bout de notre planète dont on ne parle malheureusement qu’à l’occasion de catastrophes naturelles ou provoquées. Haïti dont on ne cite le nom qu’en préambule, pour poser le décor de la violence des éléments ou des celle des hommes.

Oublions pour un temps les déchirures et les blessures de l’histoire, et voyageons ensemble, si vous le voulez bien. De Port-au-Prince, la capitale, nous nous rendons par la route à Cap Haïtien, deuxième ville du pays, nichée sur la côte nord, pas très loin de la fameuse Île de la Tortue, chère à tous les férus d’histoires de flibustiers, boucaniers et autre pirates. Il y a deux heures environs, nous avons embarqués dans un taxi-brousse bigarré : un tap-tap, comme on dit dans le pays. Il s’agit d’un camion sur lequel on a bâti des rangées serrées de sièges en bois, couverts par un toit sur lequel s’entassent une montagne de marchandises diverses, mi-animales, mi-végétales.

Sur la carrosserie et sur le bâti en bois, c’est un festival de couleurs. Et, comme il se doit, notre fringant véhicule porte un nom pieux, destiné à éloigner les esprits du mal et à nous attirer les bonnes grâces célestes. En effet, sur le fronton, ceux qui nous voient passer et qui ont eu la possibilité d’aller à l’école peuvent lire « Immaculée Conception ». Ceux qui ont de bons yeux verront en outre que suite à une mésaventure routière, ce nom d’origine a été complété par un adjectif, écrit en plus petits caractères : « retapée ».

C’est donc à bord d’ « Immaculée Conception retapée » que nous nous dirigeons vers le nord, en longeant plus ou moins la côte et aussi vite que nous le permettent les nids de poules, le riz qui sèche sur l’asphalte et les gamins qui traversent la route en poussant quelques chèvres ou en faisant déguerpir un chien à demi-sauvage.

Après les faubourgs de la capitale et quelques villages, nous voici dans une large et verte vallée où pousse tout ce que peut offrir une terre des Antilles, irriguée par le plus grand fleuve du pays : l’Artibonite. Ce ne sont que palmiers, bananiers, manguiers, champs de canne à sucre et autres vertes promesses de saveurs sucrées et variées.

Soudain, sans crier gare, au passage d’une crête, à quelques encablures de la petite ville de Gonaïves, le paysage se fait brusquement aride. Les palmiers cèdent le pas aux cactus. La terre est nue. Le sol sec. Nous avons quitté la verdoyante vallée de l’Artibonite pour entrer dans la région qui porte très officiellement le nom éloquent de « Savane Désolée ».

La Savane Désolée est stérile. Sa terre est salée. Trop salée. Elle transforme l’eau de pluie en saumure nocive. À moins de bénéficier de moyens techniques qui permettent d’aller chercher l’eau dans les profondeurs de la terre, personne ne peut cultiver dans la Savane Désolée. Hormis les plantes piquantes et dures à cuire, rien n’y pousse. Le sel fait de cette terre un quasi-désert.

Vous êtes le sel de la terre.

Mais quel sel sommes-nous ? Ce sel concentré, ce sel en surdose, ce sel qui empêche la vie d’éclore ? Ce sel dont on nous dit que certains rois le faisaient répandre sur les champs de leurs ennemis vaincus afin de rendre vain tout espoir de vie et de renaissance ?

Sans doute, au cours de son histoire l’église triomphante, universelle, incontournable, l’a-t-elle été. Sel de la foi obligatoire, sel des amendes infligées le dimanche à ceux que la milice surprenait dans la rue à l’heure du culte ou de la messe. Plus proche de nous, sel du jugement que l’on porte, sel du dogme et de la conviction inébranlable, indiscutable que l’on jette à la face des autres, sel impitoyable des vérités non-négociables. Sel trop salé, qui met à part, qui sépare, qui stigmatise. Sel trop salé qui rend l’Évangile, la bonne nouvelle de l’amour inconditionnel de notre Créateur, tout simplement imbuvable, impropre à la consommation. Sel des a priori, des préjugés, sel du « nous » face à « eux », sel qui fait de la verdoyante vallée d’un Dieu qui vient à notre rencontre, la triste savane d’une caricature de Dieu qui exclut et qui limite.

Vous êtes le sel de la terre.

Mais quel sel sommes-nous ? Ce sel corrosif et douloureux qui s’insinue au fond des blessures ? Ce sel qui empêche d’oublier ? Ce sel nostalgique qui laisse des traces sur nos joues, là où les larmes ont séché ? Sel du passé. Sel qui conserve, certes, mais sel qui fige comme un reproche et qui immobilise dans la souffrance.

Vous êtes le sel de la terre.

Mais quel sel sommes-nous ? Ce sel ténu, qui n’ose s’exprimer, qui s’excuse d’être là ? Qui s’affiche en tout petits caractères sur l’emballage de nos Églises, comme un résidu irréductible, dont il reste quelques traces et qu’on évoque à peine de peur de provoquer des réactions allergiques ? Sel édulcoré, sel déguisé en sucre, sel composant une guimauve gentille et conciliante. Sel sans relief, sans saveur. Sel palôt du « dans le fond tout se vaut », sel fadasse qui veut que « le spirituel, c’est privé, ça ne regarde pas les autres ». Sel qui se perd, sel qui se dilue et s’oublie. Sel insipide de l’Église que l’on garde pour baptiser le petit ou enterrer le grand-père, mais à condition que le pasteur ne ramène pas ses bondieuseries. Sel inutile du cultuel qui s’offre de grands airs pour se cacher dans un prétendu culturel. Sel perdu des cathédrales que l’on visite en passant au lieu de s’y rencontrer et de les habiter de notre présence. Sel des Églises ou l’on pleure sans prier, où l’on rit sans louer.

Vous êtes le sel de la terre.

Quel sel voulons-nous être ?

Pourquoi ne serions-nous pas ce sel que l’on répand sur nos routes et nos trottoirs au cœur de l’hiver. Un sel certes peu raffiné et un peu grossier, mais un sel qui sait rompre la glace. Un sel qui n’a pas peur des terrains glissants et qui, de loin en loin, permet d’éviter une chute fracassante. Un sel qui n’a pas peur de se mouiller. Un sel qui travaille, qui est dans la rue au cœur de la cité, au cœur du village. Un sel qui sort de sa réserve pour aller sur les chemins, qui prévient les risques de glissades, de dérapage. Un sel qui s’exprime et qui, en toute modestie, fait son boulot, là où on a besoin de lui.

C’est une banalité de le dire, notre société, nos repères, ceux de nos enfants, changent, bougent de plus en plus vite. Dans cet univers de vitesse et de virages brusques… un petit peu de sel, au bon endroit… ça ne peut pas faire de mal.

Vous êtes le sel de la terre.

Mais quel sel pouvons-nous être ? Aujourd’hui. Là, maintenant ?

Pour ma part, ce que je souhaite, ce que je nous souhaite, c’est d’être ce petit grain de sel que l’on remarque à peine, mais qui nous manquerait tellement s’il n’était pas là. Ce petit grain de sel dont on ne fait pas tout un plat, mais qui confère un goût particulier à ce qu’il touche. Ce petit grain de sel qui a en outre une faculté merveilleuse : celle de donner soif.

Soif de rencontre. Soif de moments à partager. Soif de se sentir membre d’une communauté d’un jour.

Soif de sérénité. Soif d’un endroit et d’un temps démilitarisé, où l’on a posé les armes, où l’on a pris le risque de laisser son bouclier au vestiaire.

Soif d’absolu et de grandeur. Soif de se sentir partie prenante du mystère de la vie et de l’Univers. Soif de voir vraiment celles et ceux que je croise et de comprendre qu’ils font partie de cette même aventure qui nous dépasse.

Soif de reconnaissance. Soif d’être reconnu pour ce que je suis, ce que je ne suis pas. Mais soif aussi de gratitude. Pour les moments passés en ces lieux, pour ceux à venir.

Soif du souvenir vivant de celles et ceux qui ont posé leur pierre à l’édifice, que nous avons côtoyés et qui aujourd’hui ne sont plus.

Soif de l’instant présent. Soif du petit luxe d’un moment de silence.

Oui, puissions-nous être aujourd’hui les uns pour les autres de petits grains de sel qui se donnent mutuellement une inextinguible soif de vie.

Vous êtes le sel de la terre.

Soli Deo Gloria. À Dieu seul la gloire.

Amen.

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Soli Deo Gloria.