Ésaïe 6, 1 à 13

Dieu, centre de l’Univers, centre de ma vie.

Le texte d’Ésaïe 6 est d’une dureté choquante pour des oreilles contemporaines. Comment l’interpréter aujourd’hui sans tomber dans un relativisme stérile, ni un moralisme bêtifiant? Après une longue incubation, la force de la première scène et un détours par l’histoire de l’astronomie m’en ont inspiré ce qui suit.

Cette prédication a été prononcée le dimanche 3 juin 2012 à Château-d’Oex

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Il y a un peu moins de cinq siècles, un compatriote de notre organiste a provoqué de vives réactions par ce que ce personnage a appelé son « grand déménagement ». Parmi les voix qui se sont élevées pour qualifier notre homme d’insensé et d’hérétique, on trouvait aussi bien de très fervents catholiques que les très réformés Luther et Melanchthon.
Comment un simple déménagement a-t-il pu s’attirer pareilles foudres et rassembler contre lui en une belle unanimité des personnalités autrement farouchement ennemies les unes des autres?

Il faut dire que Nicolas, c’est le prénom de l’homme à l’origine du scandale, n’y est pas allé par quatre chemins, car ce qu’il a déménagé, ce n’était rien moins que la Terre, le Soleil, la Lune et les cinq planètes connues alors : Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne.

À celles et ceux qui voudraient en savoir plus sur le personnage, l’affaire, les débats, les controverses et les émois qu’elle a suscités, je ne peux que recommander la lecture de l’excellent roman historique de Jean-Pierre Luminet : « Le secret de Copernic ». Car, vous l’aurez compris, c’est bien de Nicolas Copernic dont il est question.

On a du mal à concevoir aujourd’hui tous les tenants et aboutissants de ce que l’on a appelé « la Révolution Copernicienne ».

Et pourtant.

Peut-on imaginer aujourd’hui le bouleversement qu’il a fallu accepter pour passer d’une conception de l’univers où la Terre, de centre de la création qu’elle était, se trouve reléguée au simple rang de planète périphérique ? L’homme, mais aussi et surtout les rois, les évêques, les seigneurs, brefs tous les puissants de notre planète se sont vus expropriés du centre de l’univers et déportés sur une planète parmi d’autres. Eux qui étaient au centre du centre, ne sont devenus que les banlieusards d’un système désormais solaire.

On peut sourire aujourd’hui de la naïveté de nos ancêtres. Ils semblaient s’accrocher alors désespérément au système de Claude Ptolémée qui, depuis le deuxième siècle après Jésus-Christ, faisait de la terre le centre du monde.

Évidemment, pour sauver ce semblant d’harmonie et de simplicité, il a fallu faire preuve d’imagination. Ainsi, afin d’expliquer les allées et venues de la planète Mars dans notre ciel, qui semble parfois s’arrêter pour faire de surprenants retours en arrière, il a fallu ajouter des cercles aux cercles et empiler les circonvolutions afin de donner un semblant de cohérence à l’ensemble. Le résultat est un amas de complexité qui fut élaboré pour sauver un principe jugé incontestable pendant quatorze siècles : la terre des hommes est au centre de l’univers, elle est au centre de la Création.

Aujourd’hui, à l’ère des stations spatiales, des satellites artificiels et des sondes, on le sait bien, la Terre n’est au centre de rien. Bien plus, on sait les dimensions infinies de l’Univers et sa continuelle expansion. Notre soleil n’est qu’un point dans une incommensurable galaxie qui, elle-même n’est qu’un objet céleste parmi des millions ou des milliards d’autres.

Il n’y a pas plus de système géocentrique, où la terre occupe le centre de l’univers, que de système héliocentrique, où ce serait le soleil qui aurait ce privilège.

Quel rapport avec la lecture de ce jour ? Bien sûr, le livre d’Ésaïe n’est pas un traité d’astronomie, mais son chapitre 6 n’est-il pas aussi irrecevable pour nos oreilles contemporaines que ne l’étaient les théories de Nicolas Copernic pour un Martin Luther?

L’épisode s’ouvre en effet sur une représentation sans équivoque : le centre, le roi, le seul porteur de gloire, l’unique point de référence, c’est Dieu, représenté ici dans toute son incontestable majesté et dans toute sa redoutable toute puissance.

Le roi des hommes est mort. Quelle importance ? La cour divine n’en est aucunement affectée.

Le système que nous présente Ésaïe n’est ni géo, ni héliocentrique. Il est théocentrique. Le centre, l’origine, la source de toute gloire et de toute puissance, c’est Dieu et rien, ni personne d’autre.

Pour les contemporains d’Ésaïe, cette affirmation de Dieu comme seul centre de l’Univers a sans doute une force équivalente à celle de la révolution copernicienne. Le monde n’est pas ethnocentrique, tournant autour du peuple élu et de ses royaux dirigeants. Les castes des juges, des fonctionnaires royaux et des prêtres ne peuvent se substituer à Dieu. Ils n’en sont pas les représentants plénipotentiaires. Dieu seul est Dieu. Et Dieu a posé en principe absolu la notion de justice. Pas d’obéissance à une quelconque loi, ni de fidélité à un rite ou à une tradition, mais bien celui de l’amour de ce qui est juste. De ce que chacun de nous, au fond du fond de son être, s’il s’interroge sincèrement sans se bercer d’illusions ou de fausses justifications, ne peut que reconnaître comme principe ultime et absolu.

La justice.

Celle qui accorde aux plus faibles leur droit à l’existence, celle qui voit dans le paria un frère humain pétri de la même pâte et animé du même souffle que soi. La justice, gravée dans chacun de nos cœurs de créature faite à l’image de Dieu.

La justice est un principe si fondamental dans la création, que son Créateur n’hésitera pas à prendre des mesures radicales si elle est par trop bafouée. Là où la justice est menacée de mort, Dieu se comporte en chirurgien.

Vous voudrez bien me pardonner l’anachronisme et mon interprétation peut-être un peu hasardeuse du texte, mais je n’ai pu m’empêcher d’être frappé par le parallèle entre le déroulement des événements du texte d’Ésaïe 6 et celui d’une opération chirurgicale.

D’abord, Dieu se choisit un instrument. Ce sera la bouche du prophète. Cet instrument, impur, souillé est d’abord purifié par l’application d’un charbon ardent. Comment ne pas voir dans cet acte une forme de cautérisation ou de stérilisation par le feu? Vient ensuite la mission surprenante qui est confiée au prophète et qui consiste à rendre le peuple sourd, aveugle et sans conscience. En d’autres termes et sans trop force le trait, nous voici devant une véritable et totale anesthésie. Enfin, après ces actes préparatoires, voici le moment de l’ablation, de l’extirpation de ce peuple déviant qui met en danger la santé de l’ensemble de la Création et du principe de justice qu’il a méprisé. Une extirpation totale et méticuleuse qui nous choque dans son absolu et dans sa brutalité.

Mais… viendrait-il à l’idée du chirurgien de s’apitoyer sur le sort de la tumeur qu’il vient d’extirper d’un corps malade? Si la vie du patient est sauvée qu’importe ce qu’il advient de cet amas de cellules prises de folie, fussent-elles vivantes? Et, par simple principe de précaution, le chirurgien ne prendra-t-il pas le risque d’éliminer quelques cellules saines si c’est pour assurer un meilleur pronostic de l’ensemble du corps?

Ce qui est injuste et choquant dans un système ethnocentrique, où le peuple est au centre, devient inéluctable et tristement raisonnable dans un système théocentrique où l’on voit que la justice comme principe absolu de la Création est mise en danger par le comportement d’un seul peuple.

Aujourd’hui, les peuples n’existent plus, ou si peu. Pratiquement plus personne, sauf sursaut incongru de l’histoire n’est prêt à donner sa vie pour un roi, un drapeau ou même le simple logo d’une entreprise. Le système ethnocentrique est mort de sa belle mort. Le bannissement n’est plus une punition qui fait trembler, notre sentiment d’appartenance varie au gré de nos passions du moment, libres que nous sommes à chaque instant de poser notre démission et de choisir les chaînes qui nous relient un temps aux centres que nous choisissons.

L’ethnocentrisme est mort. Le peuple n’existe plus guère que dans quelques discours politiques racoleurs et quelque peu désuets.

Est-ce à dire que le message d’Ésaïe a été entendu ? Que la vraie justice a triomphé et que Dieu a repris sa place au centre de notre système?
Vous le savez comme moi, même en prêtant à Dieu de multiples visages et les aspects les plus divers, force est de constater qu’il n’est que peu de systèmes qui le représentent au centre. Oui, on s’en réclame, oui on s’en fait le porte-parole, mais comme le Soleil de Ptolémée tournait autour de la Terre, nous le faisons bien souvent tourner autour de notre petite personne.

Même nous qui revendiquons une identité de croyant ou au moins qui, par notre présence ce matin, montrons notre ouverture à cette dimension supérieure à notre être forgé de contingence et de condition humaine, en y réfléchissant à deux fois, jusqu’à quel point sommes-nous prêts à accepter le système théocentrique d’Ésaïe?

Dieu au centre, est-ce bien compatible avec cette image que nous avons parfois d’un Dieu personnel, qui serait là pour nous guider dans nos choix individuels?

Est-ce bien compatible avec notre foi dans ce Dieu de poche qui graviterait autour de notre personne, prêt à nous guider à chaque instant et qui porterait toute son attention aux péripéties de notre destin individuel ?

L’image forte de Dieu en gloire et en toute puissance peut-elle vraiment coexister au côté de cette conception d’un Dieu GPS, comme j’ai eu l’occasion de l’évoquer il y a quelques temps, un Dieu qui nous dirait à chaque carrefour de notre vie quel est l’itinéraire à emprunter?

Le Dieu d’Ésaïe est si fortement présent, si pleinement puissant, si central, qu’il ne fait de nos existences qu’une trajectoire périphérique qui gravite autour de Sa Sainte Personne.

Dieu seul est Dieu.

Les rois de ce monde sont mortels, les destins des peuples sont divers, cela n’influe en rien ce principe selon lequel Dieu, le Créateur, est Dieu et que tout le reste, humanité comprise n’est que le fruit de sa puissance créatrice.

Le monde d’Ésaïe est théocentrique. Celui de ses contemporains est ethnocentrique, centré sur le peuple. Un peuple qui, en l’occurrence, est élu de Dieu. Et aboutit à l’impasse. Qui parvient même à venir à bout de la patience de Dieu.

Et notre monde à nous? N’est-il pas égocentrique? Centré… autour de moi, de mon individu, de ma personne?

230 milliards d’étoiles dans notre seule galaxie… au moins 100 milliards de galaxies dans l’Univers perçu… et Dieu devrait décider si je passe par le col des Mosses ou la route de Bulle ?

Le monde est vaste, le monde est au-delà de notre perception et de notre compréhension. Il nous est donné d’y participer, mais sûrement pas d’en occuper le centre. Il nous est donné d’en percevoir les règles d’harmonies et justice qui, je le crois, sont d’essence divine. Il nous est donné de les discerner et de faire tout notre possible pour les suivre, pas de les plier à notre intérêt ou à nos aspirations du moment.

Dans ce monde si vaste qu’il est à notre échelle infini, Dieu est au centre. Pas un hypothétique et éphémère peuple, mené par je ne sais quel dirigeant inspiré ou quel tyran à peine masqué.

Dieu est au centre. Pas mon petit Dieu personnel, prêt à se plier à mes caprices ou à mes envies plus ou moins avouées.

Dieu est au centre, mais voilà que ce centre se fait proche de nous, prêt à entrer en relation avec nous, prêt à nous prendre comme partenaire dans cette tâche belle et noble qui est celle de la construction de la vraie justice. Celle qui nous est donnée d’exercer ici et maintenant, à notre échelle, à l’égard de notre prochain. Dans le cadre non d’un peuple élu auquel j’appartiendrais, mais dans celui d’une communauté qui m’accueille et dans laquelle je suis appelé à accueillir à mon tour.

Ce matin, cette communauté est composée de vos visages et du mien. Demain, après-demain, d’autres viendront prendre vos places… et la mienne.

Mais l’aventure de la quête de la justice et de la relation avec Dieu, quel que soit le nom que je lui donne, quel que soit l’aspect que je lui prête, continuera.

Et nous avons l’immense privilège d’y participer.

Non pas comme un centre du monde, non pas comme un électron libre perdu dans une trajectoire aléatoire… mais comme membre de ce véhicule qu’est notre communauté. Ici, aujourd’hui, demain, où que nous allions…

Avec Dieu, au centre.

Soli Deo Gloria. À Dieu seul la gloire.
Amen.

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Soli Deo Gloria.