I Rois 19, 8 à 16

Dieu dans un souffle de silence

L’Homme a de tous temps cherché l’abri d’un Dieu tout puissant et triomphant. Élie le prophète, après quelques épisodes mouvementés et empreints de violence, fait la rencontre de Dieu sous une forme pour le moins surprenante.

Cette prière en guise de prédication a été prononcée le dimanche 13 mai à Rossinière.

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Aujourd’hui, pas de prédication.

Pas d’analyse linguistique, de nuances de traduction. Pas de recherche poussée à travers les commentaires et les travaux d’exégèse. Non pas que je renie ce nécessaire et salutaire travail, non pas que je condamne l’exploration de l’Écriture par l’intelligence… Non. On peut changer, certes, mais pas à ce point.

Alors? Que fais-tu ici?

Aujourd’hui, pas de prédication. Pas de discours construit fouillé, détaillé. Pas de course à la poursuite du sens qui se cache, pas de danse avec les mots, pas de recherche de lumière dans le scintillement des phrases… Aujourd’hui, pas de prédication.

Alors? Que fais-tu ici?

Aujourd’hui, c’est dans une simple prière que je vous propose d’embarquer pour partir à la recherche du Dieu d’Élie. Qui sait? Peut-être sera-ce là l’occasion d’une rencontre renouvelée avec Celui qui se révèle dans un souffle de silence… Dans un frémissement plus léger qu’un soupir.

Je vous invite donc à prier dans l’attitude, dans la posture qui vous convient et qui vous semble la plus adéquate ou la plus confortable. Car après tout, qu’importe la position du corps dès lors que l’âme s’ouvre et s’offre, prête à accueillir un instant le souffle de l’Esprit qui l’a fait naître.

Ici et maintenant, humblement et dans la chaleur de notre communauté rassemblée en ce lieu, je vous invite à la prière.

Seigneur. Dieu d’Élie. Éternel et tout puissant. Esprit de Vie. Dieu de nos anciens. Source de nos enfants, présents et à venir, nous te prions.
Combien de fois t’avons-nous cherché Seigneur, appelé, espéré, attendu? Combien de fois avons-nous crié? De douleur plus d’une fois, de joie parfois… Sans jamais te voir, sans jamais t’entendre? Où es-tu Seigneur, dans les moments-clés de ma vie? Dans les tournants de mon existence, dans les tourments de mon parcours?
On te dit Dieu des vivants, on te dit force des plus faibles, on te dit consolateur…
Mais où es-tu Seigneur? Si tu es sur cette terre, alors c’est à moi de te retourner la question que tu as adressée à Élie. Que fais-tu ici mon Dieu?
Devant l’injustice qui gangrène le monde, je te voudrais Dieu de tonnerre. Devant l’arrogance de ceux de mes semblables qui n’hésitent pas à se hisser à la force du mépris, pour un peu plus de luxe encore, pour un peu plus de pouvoir, devant ceux-là, je te voudrais tempête, ici et maintenant. Pas plus tard, pas dans un monde meilleur, dans un imaginaire nourri d’espoir, mais ici et partout dans le monde, là, tout de suite.

Mais où es-tu Seigneur? Que fais-tu ici mon Dieu?

Devant la souffrance et la maladie, devant la blessure des séparations d’avec les êtres chers, devant la perspective d’autres déchirements, devant la vision inéluctable de ma propre fin, face à celle plus intolérable encore de celle de mes enfants… Je te voudrais tremblement de terre. Je te voudrais voir briser les montagnes des limites de ma vie terrestre, renverser l’ordre des choses. Si ce n’est pour moi, ne pourrais-tu au moins le faire pour eux? À quoi bon cette toute-puissance, si elle ne change rien de la trajectoire de tes créatures? Pouvoir sans faire, n’est-ce pas là, la suprême impuissance?
Avant de me retirer de ce monde, que ce soit dans cinquante ans, dans dix ans, l’année prochaine, demain ou dans l’heure qui suit, je voudrais te voir éclater dans ta splendeur. Créateur de tous les mondes, j’aimerais y sentir ta force et ta volonté. Pas de manière poétique, pas à travers la lentille déformante de la piété et d’une foi vacillante, mais comme une évidence incontestable, une force inévitable.

Mais où es-tu mon Dieu? Que fais-tu ici?

Devant le vide de nos vies, devant ces forces qui me réduisent et qui font de moi une simple variable à intégrer dans les sondages, les prévisions de vente et les stratégies de croissance… Je te voudrais feu et flammes roulant dans le monde pour réveiller les passions et tremper les âmes. Je te voudrais chaleur insoutenable au fond de nos cœurs, qui nous pousse à aller de l’avant en frères et en sœurs, en compagnons d’âmes, marins d’un même vaisseau, planète irremplaçable, fruit du mystère de ta Création. Oui, je te voudrais feu et flammes, à nous faire éclater le cœur, à nous faire déborder d’amour, de respect et d’admiration pour ce monde au sein duquel tu nous a placés. Là où nous ne cessons de détruire, je voudrais que tu nous enflammes et que cette flamme nous fasse sentir au plus profond de notre être l’urgente nécessité de préserver au lieu d’exploiter, de prendre soin au lieu consommer. Je voudrais que ta flamme attise notre soif d’équilibre au lieu de notre désir de croissance et de conquête.

Mais où es-tu mon Dieu, Dieu d’Élie. Que fais-tu ici?

Comme Élie, je suis parfois cloîtré dans ma grotte. Comme Élie, je suis si souvent fatigué de l’énergie exigée par le combat de la vie. Comme Élie, je voudrais que cela cesse. Comme Élie, je ne suis pas toujours sûr d’être fier du rôle que mes convictions ont pu m’appeler à jouer. Alors, comme Élie, j’en appelle à toi, du fond du fond de ma condition d’homme.

Mais voilà… Tu n’es pas le Dieu des fracas ou des tempêtes. Tu n’es ni le Dieu des furies, ni des tremblements de terre… Tu es le Dieu d’Élie.
Chaque fois qu’on a voulu te travestir en Dieu de colère et de justice, au lieu de ta voix divine, c’est le son du canon que l’on a entendu. Chaque fois que l’on a parlé en ton nom pour faire rouler la tempête de ta puissance, l’eau de la vie s’est perdue, noyée dans des larmes au goût salé de l’amertume.

« Dieu est comme-ci, Dieu est comme ça, Dieu vous dit que.., Dieu veut que… » Ces phrases, nous les avons trop entendues. Elles résonnent parfois dans ce lieu même, au cœur de ce que nous voulons désigner comme ta maison. En as-tu seulement dressé les plans? En as-tu seulement choisi la décoration?

Dieu est, Dieu n’est pas, Dieu dit, Dieu veut… Et coule le sang dans nos veines de chair et bat notre cœur au rythme de nos propres paroles que nous prétendons être tiennes.
Seigneur, notre Dieu, Dieu d’Élie. Si comme nous le lisons dans les Écritures, tu es un souffle subtil, un murmure de silence… nous t’en prions ce matin, permet un instant que le fracas de nos vies, le bruit de notre monde s’estompe, afin que nous puissions percevoir ou seulement soupçonner la plénitude de ton insaisissable présence.

Apaise-nous, pour que ta paix puisse trouver place en nous.
Calme-nous, pour que ta sérénité puisse couler en nous ce matin.
Fais-nous taire. Pour que nous puissions accueillir la puissance de ton silence.
Fais-nous frères. Pour que nous puissions joindre nos silences dans un chant muet de compassion qui soit le plus bel hymne de notre communauté.

Seigneur, nous t’en prions ce matin, transporte-nous loin des fracas, des tonnerres, des tremblements, de tempêtes de feu de nos existences, loin des bruits de la vie, bavardages incessants, des paroles futiles…

Emmène-nous devant la grotte et permets-nous de t’accueillir tel que tu t’es présenté à Élie. Souffle subtil. Frémissement infime. Que nous ressentons maintenant au cœur de nos respirations.

Seigneur, tout à l’heure, comme Élie dans sa grotte, nous sortirons de ce lieu. Nous reprendrons le cours de nos vies. Nous reprendrons le cours de nos joyeux bavardages. Quelques plaisanteries, quelques conversations plus graves peut-être… Quelques encouragements, des uns aux autres, pour dire que le chemin continue, vaille que vaille, au fil des jours qui nous attendent.

C’est aussi ça la vie. Tous ces petits bruits, tous ces sons qui forment des mots, des phrases et des histoires, les fils de nos existences.

Sans doute que ton souffle est bien souvent couvert, égaré, noyé dans la farandole incessante de ces paroles échangées.

Mais voilà, c’est notre vie. Permets-nous simplement de ne pas oublier de la suspendre de temps à autre, pour nous mettre à l’écoute de ce presque rien qui nous raconte ta présence.

Au cœur de nos rêves de force et de puissance, merci de nous rappeler à la fragilité et à la simplicité de ta présence.
Puisse ton souffle être la respiration de nos soupirs.
Peut-être alors nous sera-t-il donné d’entr’apercevoir un bout de réponse à la question que, dit-on, tu as posée à Élie:

Que fais-tu ici?

Soli Deo Gloria. À Dieu seul la gloire.
Amen.

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Soli Deo Gloria.