I Corinthiens 10, 23 à 33

Tout est permis, mais tout n’est pas utile.

Pouvons-nous vivre sans les barrières rassurantes de la loi? Au premier siècle, la jeune communauté chrétienne de Corinthe semble déchirée par des courants divergents qui provoquent quelques remous autour de la notion de liberté. Paul y apporte une réponse originale en déplaçant le débat sur un autre terrain. Vingt siècles plus tard, cette réponse n’a rien perdu de sa pertinence, ni de son actualité.

Cette prédication a été prononcée le dimanche 11 mars à Rougemont.

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Vous connaissez Venise ? Ville magnifique, n’est-ce pas ? Bien sûr très touristique, mais que voulez-vous, c’est la rançon de la gloire.

À propos de tourisme et de Venise, on m’a raconté une anecdote amusante. Comme vous le savez, à Venise, on peut se balader le long des canaux qui sillonnent le cœur de la cité. C’est charmant, c’est typique… et parfois, c’est un peu risqué.

Car, voyez-vous, les Vénitiens, en vrais méridionaux sont des gens, certes fort sympathiques et accueillants, mais ils n’ont pas tout à fait la même notion de la sécurité que leurs voisins du Nord de l’Europe, par exemple.

Ce qui fait qu’au bord de la plupart des canaux… il n’y a pas de barrières.

Et comme la plupart des touristes, eux, viennent du Nord où chaque petit bout de terrasse, où le moindre talus, où la plus infime marche est balisé, répertorié, signalisé ET sécurisé… ben ce qui doit arriver, arrive… régulièrement… plouf ! Et un touriste au jus, un !

Et quand je dis « un », c’est par élégance à votre égard Mesdames, mais vous n’y échappez pas plus que vos mâles compagnons. Je le sais, je l’ai vu.

On m’a même dit, mais je n’ai pas pu le vérifier, que les Suisses à Venise sont les champions toutes catégories de la trempette involontaire. Pas de barrière… pour un Suisse… vous pensez si ça surprend.

J’ai bien rigolé quand on m’a dit ça. Je m’en suis même payé une bonne tranche sur le compte de mes benêts de compatriotes et de leur désarroi dans un univers sans bonnes grosses barrières bien solides pour les empêcher de sortir du droit chemin.

Mais… récemment… Non, non, ce n’est pas ce que vous croyez, je n’ai pas bu la tasse… Récemment, j’ai lu un fait divers et ma propre réaction m’a montré que finalement, je ferais bien de faire attention si j’ai la chance de retourner dans la cité des doges.

Le fait divers est le suivant : lors de la dernière vague de grand froid que nous avons connue, le lac de Neuchâtel a gelé à Estavayer-le-lac… et un automobiliste s’est amusé à faire des dérapages sur cette patinoire pendant une dizaine de minutes. Vous voulez connaître ma réaction instinctive ? « Mais que fait la police ! ». Eh bien, figurez-vous, circuler en voiture sur un lac gelé… c’est pas interdit ! Il n’y a pas de loi. Il n’y a pas plus de barrière légale en Suisse pour limiter ce genre d’exploit que de garde-fou pour retenir les touristes distraits à Venise.

La loi. Les lois. Difficile d’imaginer notre société sans elles. Gottfried Hammann, alors professeur d’histoire de l’Église à la faculté de théologie de Neuchâtel faisait remarquer un jour que si un homme du XVIe siècle voyageait dans le temps jusqu’à nos jours, il serait complètement abasourdi en découvrant que nous avons même une loi qui dicte comment les piétons doivent traverser la route !

Les lois. La loi. Comme nous avons besoin de cette carapace rassurante. Comme nous sommes à l’affût de ses moindres lacunes. Comme nous comptons sur elle pour nous protéger de toutes les dérives qui nous menacent de l’extérieur, comme nous nous fions à elles pour nous protéger des tentations qui nous appellent.

À Corinthe, pour une partie de la jeune communauté chrétienne, la carapace a sauté. Dans cette ville cosmopolite au carrefour des civilisations de la Méditerranée, les nouveaux chrétiens ont laissé libre cours à leur interprétation de l’Évangile. Certains auraient même carrément pété les plombs… si les plombs avaient existé à cette époque, bien sûr

Paul en est probablement en grande partie responsable. « Tout est permis ». À force de parler du salut accordé à tous les hommes par la seule volonté de Dieu, à force de prêcher un évangile selon lequel les hommes ne peuvent s’approcher de Dieu par leurs actes, mais bien par leur foi seule… c’était prévisible.

« Tout est permis »… N’est-ce pas là la conséquence logique, le prolongement naturel du message annoncé par Paul ? N’est-ce pas là la nouvelle alliance ?

Au feu les vieilles lois. Christ est mort pour nous. Nous voilà libérés du poids de nos actes. Tout est permis. La carapace a éclaté. Vive la liberté.

Paul n’est pas d’accord. Et il le fait savoir. Mais d’une manière plutôt inattendue.

Avant d’aller plus avant dans la réponse de Paul, permettez-moi ici d’ouvrir une parenthèse un peu technique, qui nous montre à quel point la traduction d’un texte biblique peut en modifier le sens. Dans la TOB, en I Corinthiens 10, 23 on peut lire « Tout est permis, mais tout ne convient pas »

Dans d’autre traductions comme la Segond, on trouve « Tout est permis, mais tout n’est pas utile ». D’autres mots, mais qui signifient globalement la même chose. Or, si l’on se tourne vers la Bible en français courant, ce début de verset devient : « Tout est permis, dites-vous, oui, cependant tout n’est pas bon. »… Dites-vous ?

Dans la Bible dites « Parole de Vie », on trouve ceci : « Certains disent : tout est permis, oui, mais tout n’est pas bon ».

Je ne suis pas un helléniste chevronné, bien loin de là, mais en revenant au texte grec, je n’ai trouvé aucune trace ni de ce « dites-vous », ni de ce « certains disent » qui montrent un Paul qui se distance clairement de cette affirmation. Détail ? Je ne crois pas, car voici précisément en quoi la réponse de Paul est inattendue et pour le moins déconcertante.

Tout est permis. Il ne le conteste pas. Il n’essaie pas de remettre une quelconque carapace sur le dos des Corinthiens. Tout est permis ? Oui, tout est permis. Tout ? Oui, tout ? Ta carapace est partie.

Oserions-nous faire une telle réponse ?

Aux croyants qui pensaient avoir gagné la liberté de penser par eux-mêmes, l’Église a d’abord répondu par la menace de l’enfer. Maintenant que l’on a éteint l’enfer pour économiser l’énergie et parce qu’il produisait trop de CO2, l’Église, les Églises, toutes confessions confondues répondent souvent au « tout est permis » par l’exclusion et le rejet, comme si on regrettait un peu cette loi trop vite oubliée, ce pardon trop facilement accordé par un Dieu un peu trop aimant, peut-être un peu trop naïf ou, c’est le comble, un peu trop… angélique.

Tout est permis ? Ah non. Sûrement pas !

Et pourtant, Paul ne se dresse pas contre cette affirmation. Il ne la conteste pas. Peut-être reconnaît-il là un peu de ses propres paroles, un peu de sa propre pensée… Peut-être n’est-ce qu’une sorte de proverbe ou de slogan en vogue à Corinthe ? On ne sait pas. Mais ce qui est sûr, c’est que Paul ne se bat pas sur ce terrain.

Tout est permis, bien sûr, tout est permis. Vous ne serez pas foudroyés par la fureur divine.

Tout est permis. C’est écrit dans la Bible.

Mais.

Tout n’est pas utile.

Imaginez un tribunal où, plutôt que de déterminer si tel ou tel acte est légal ou non, on se préoccupe de savoir si il était utile ?

Untel est accusé de corruption dans une affaire de gros sous… Était-ce légal ? Y a-t-il une loi pour le condamner ? Oui ? Non ? Peu importe. Était-ce utile ?

Tel homme a lancé des insultes à tel autre… Était-ce dans la limite admissible par la loi ? Est-ce que cela tombe sous le coup de la norme anti-raciste ? Oui ? Non ? Peu importe. Était-ce utile ?

Tel homme a fait pleurer son épouse, telle femme a humilié son mari. Tel père a méprisé son fils, tel fils a rejeté son père. Tel silence pèse sur telle famille… telle rumeur circule sur telle autre…

Tel jeune gars s’est détruit à grand coup d’alcool et de désespoir, telle jeune fille s’est diluée de garçon en garçon.

Tel fatigué de la vie a tiré sa révérence dans un éclair…

Tel oublié de la vie s’est noyé dans son écran, ses écrans, jour après jour, nuit virtuelle après nuit virtuelle.

Était-ce légal ? Était-ce répréhensible ? Que dit la loi ? Oui ? Non ? Peu importe. Était-ce utile ?

Utile à qui ? Utile à quoi ? Quelle définition apporter à ce simple petit mot ? Quelle est notre définition de l’utile ?

Tout est là.

Aujourd’hui, force est de constater que l’on confond souvent « utile » avec « rentable », économiquement rentable.

Alors, selon cette interprétation économique, en ce moment, c’est un inutile qui vous parle, qui vous fait perdre inutilement votre temps, dans un bâtiment inutile. Tout à l’heure, vous allez encore chanter quelques inutiles couplets accompagnés par un inutile virtuose d’un inutile instrument… et après quelques inutiles paroles finales, nous échangerons d’inutiles propos sur un inutile parvis, baigné de quelques inutiles rayons de soleil.

Quelle est notre définition de l’utile ? Est-ce que des mots comme ceux de Paul nous parlent encore ? « édification », « construction de la communauté », « salut de tous » ? Sans doute difficilement. Tant de temps a passé, un tel gouffre culturel nous sépare de l’apôtre. J’ai bien peur que la question reste sans réponse toute faite. Mais je vous invite à vous la poser chaque jour de cette semaine qui s’annonce.

Pour vous, quelle est votre compréhension de l’utile ?

Vous constaterez sans doute la puissance de cette simple question quand on cherche à y répondre sincèrement. Si quelque chose est utile ou non, c’est forcément par rapport à un but, un idéal, quelque chose vers quoi on tend et on souhaite se diriger. Quel est cet idéal pour vous ? Qu’est-ce qui vous en rapproche que vous considérez comme utile ? Qu’est-ce qui vous en éloigne que vous considérez comme inutile ? Pas faux, pas punissable, mais juste inutile…

Qu’est-ce qui a fait que ce matin, vous avez jugé utile de prendre le chemin de cette église ?

Vous seul, au plus profond de votre être, pouvez répondre à cette question. Personne ne peut le faire à votre place.

Alors, quoi ? On nous enlève la carapace de la loi et on ne nous met qu’un vague concept à la place ? C’est à nous de faire tout le boulot ? Qu’est-ce que c’est que ce message bout de bois ? S’il n’y a plus d’interdit, sans carapace du jugement et du regard des autres, comment éviter que l’on se répande ? Que ça parte dans tous les sens ?

Il y a un truc. C’est le prophète Jérémie qui nous le souffle :

« Parole du Seigneur : Je mettrai ma loi au-fond d’eux-mêmes, je l’écrirai sur leur cœur. Je serai leur Dieu, et eux, ils seront mon peuple. »

Nous voilà sans la carapace de la loi, c’est vrai. Mais à la place, nous voici avec une magnifique colonne vertébrale spirituelle qui nous permet de nous tenir debout et d’avancer…

… en notre âme et conscience.

À nous d’en prendre soin, en toute liberté, tels que nous sommes, avec les forces que nous avons, avec celles qui nous manquent

…avec l’aide de Dieu, avec le soutien des hommes et de femmes de bonne volonté qu’Il place sur notre chemin.

Personne ne peut le faire à notre place.

Soli Deo Gloria, à Dieu seul la gloire.

Amen.

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Soli Deo Gloria.