I Thessaloniciens 1, 1 à 10

Une communauté à inventer et à vivre

La première épître aux Thessaloniciens n’est pas seulement le plus ancien texte chrétien connu, mais elle nous renvoie également l’image d’une communauté qui a appris à faire face à l’adversité et qui était contre l’air du temps. Vingt siècles plus tard, comment résonne ce thème de la communauté dans nos Églises institutionnelles et traditionnelles ?

Cette prédication a été prononcée le dimanche 12 février 2012 à Rossinière.


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Par où commencer…

Par où commencer lorsque l’on est monté en chaire et que l’on est face à tous ces visages qui attendent… un mot… une parole, la Parole.
Par où commencer lorsque l’on est face à la soif, face à la faim, face à la recherche de cet autre chose… de ce plus…
Par où commencer lorsque l’on veut porter sans trahir, proposer sans enfermer, être une occasion de rencontre plutôt qu’une occasion de chute ?

Il y a un bon quart de siècle, je me souviens d’avoir commencé la première rédaction de ma première prédication par cette simple apostrophe : « chers amis ».
Le crayon rouge du professeur de théologie pratique s’était alors empressé de refréner cette familiarité d’un trait sans appel, accompagné d’un humiliant point d’interrogation.

« Chers amis »… c’était pourtant pas si mal. Peut-être un peu naïf, mais sincère, je crois. Sans doute que mon professeur d’alors a jugé cela trop familier. Il faut dire que c’était à une époque où le mot « ami » n’avait pas encore été complètement banalisé par les phénomènes de réseau que l’on connaît aujourd’hui.

Bon. Si on ne doit pas s’adresser à ses amis… à qui alors ? Je n’avais même pas alors osé poser la question. Le petit point d’interrogation rouge semblait soupirer si fort en levant les yeux au plafond qu’il ne m’a pas donné très envie d’approfondir la question en avouant mon ignorance en la matière.

Alors ? « Chers auditeurs » ? À la radio. Oui. Mais là, on est en face les uns des autres. La preuve ? Vous ne pouvez ni zapper, ni couper le son.
« Chers paroissiens »… trop réducteur.
« Chers frères et sœurs » ? Nous voilà embarqués dans les affaires de familles… et si « amis » c’est déjà trop familier…
« Chers spectateurs » ? On n’est pas au théâtre !
Un vibrant « Camarades ! » ?… non, restez assis, je plaisante.

Aujourd’hui, je n’ai toujours pas résolu cette question et vous aurez sûrement remarqué que je commence directement, sur le ton de la conversation, comme si les présentations avaient déjà été faites et que l’on pouvait passer sans plus attendre au cœur du message.

Pourtant, lorsque nous sommes ici, sous ce toit, nous témoignons bien d’un lien particulier. Nous ne sommes pas une bande de copains dans un salon, dans une cuisine ou au bistrot du coin.
Nous ne sommes pas non plus dans une de ces rencontres familiales, que l’on regrette parfois de ne pas organiser plus souvent, avant que de loin en loin, une cérémonie funèbre nous y contraigne.
Nous ne sommes pas les collaborateurs d’une même entreprise, ni les membres d’un même club.

Assis sur les bancs de cette église, perché sur la galerie de l’orgue ou debout en chaire, nous sommes, tous autant que nous sommes… une communauté.
Une communauté au même titre que celle à qui s’adresse Paul dans sa lettre à la jeune Église de Thessalonique.

Ces premiers versets de cette première lettre aux Thessaloniciens que nous avons entendus tout à l’heure ont une particularité émouvante. Il s’agit du plus ancien texte chrétien connu. Probablement écrit en l’an 51. À mi-chemin entre les traces de Jésus dans la poussière de Galilée et les évangiles qui en feront plus tard le récit. « Paul, Silvain et Timothée à l’Église des Thessaloniciens qui est en Dieu le Père et dans le Seigneur Jésus Christ. À vous grâce et paix »

Ces simples mots ont franchi près de 2000 ans, 1500 kilomètres et une langue pour parvenir jusqu’à nous ce matin.

Alors, voilà une lettre qui nous parvient, sans que notre nom ne figure sur l’adresse, qui nous parle d’une communauté dont tous les membres sont retournés à la poussière depuis bien longtemps… et qui pourtant nous interpelle.

En étudiant ce texte, en le lisant et le relisant, je me suis soudain rendu compte qu’il nous serait aujourd’hui impossible d’écrire ou de recevoir une telle lettre et ce pour trois raisons au moins.

Première raison : le contenu.

Cette lettre est écrite par Paul, mais elle ne parle pas de lui, ou si peu. Le centre, le contenu, la raison d’être de cette lettre, c’est l’Église de Thessalonique. Paul écrit à ses destinataires pour leur parler d’eux.

En serions-nous capables ? À l’ère des « blogs », des « newsletters » et des murs Facebook ? Ne sommes-nous pas devenus des individus incapables d’écrire d’autres phrase que celles qui commencent par « moi, je » ?

Donner des nouvelles, communiquer, informer… Nous relier au monde en donnant une résonnance maximale à chacun de nos faits et gestes. Publier, émettre, crier sur la toile saturée du monde pour exister un peu, laisser une petite trace, même passagère. Moi j’ai fait ci, moi j’ai lu ça, moi, il m’est arrivé ceci… Moi, moi, moi…

Et sur le plan institutionnel, c’est le même phénomène. Cliquez ici pour recevoir nos informations. EERV flash. Saint-Laurent Église : newsletter n°6.

Sommes-nous encore capables d’écrire une lettre qui ne parle pas de nous, mais de notre destinataire ? Sans rien lui vendre ? Sans vouloir l’attirer vers quelque chose ? Sommes-nous capables d’aller vers l’autre par seul souci de son épanouissement, pour lui parler dans ses mots à lui, de lui et de la bonne nouvelle de la grâce divine, dans un total désintéressement ?

Quelle profondeur de relation cela implique. Quel parcours commun cela évoque. Que d’heures passées, de discussions et de tranches de vie partagées évoquent ces quelques lignes de ce début de lettre.

La deuxième raison qui empêche une telle lettre d’exister aujourd’hui est la question de l’autorité. Et là, tout protestants que nous sommes, nous abordons les « mots qui fâchent ». L’autorité… le magister… le primus inter pares … nous les chantres du sacerdoce universel, nous les héritiers de la grande contestation de la puissance vaticane… l’autorité, on n’aime pas trop ça !

Je suis le premier attaché à cette indépendance et cette liberté de pensée que nous confèrent nos racines protestantes. Pourtant, il m’arrive de me demander si, forts de notre indépendance, nous ne ressemblons pas parfois à des musiciens qui refuseraient de se soumettre à l’autorité d’un chef d’orchestre. Autorité passagère, librement conférée sans cesse reformulée, mais autorité tout de même. En fait, en terres protestantes, j’ai l’impression que pour bénéficier d’une quelconque autorité, il faut d’abord remplir une condition préalable et impérative : il faut être mort. Alors, là, oui, on veut bien reconnaître la justesse des propos : Martin Luther King, Albert Schweitzer, Théodore Monod…

La lettre de Paul est parvenue aux Thessaloniciens de son vivant. C’est d’actualité et d’avenir proche qu’il leur parle. L’exhortation fraternelle n’est pas une voix d’outre-tombe. Elle est un message incarné dans la chair d’un contemporain, pour qui est à l’écoute. Qui sont nos autorités de cœur d’aujourd’hui ? Célèbre ou non, peu importe. Mondialement renommé ou voisin d’à côté… sommes-nous prêts à nous mettre à leur écoute ? Savons-nous seulement les reconnaître lorsqu’ils croisent notre route ?

J’en arrive enfin à la troisième raison qui rend une lettre comme celle-ci impossible de nos jours. Pour qu’une lettre parvienne à son ou ses destinataires… encore faut-il savoir à quelle adresse l’envoyer !

Paul ne s’adresse pas à quelques leaders d’une communauté, mais à bien à la communauté toute entière. Vers la fin de sa lettre il précise d’ailleurs : « Je vous en conjure par le Seigneur : que cette lettre soit lue à tous les frères ».

Passons sur la formulation strictement masculine de cette phrase qui nous emmènerait dans un autre débat pour retenir l’existence de ce lien de fraternité reconnu comme allant de soi.

Si nous recevions une telle exhortation… à tous les frères (et oui… d’accord… à toutes les sœurs)… saurions-nous qu’en faire ? Où est notre communauté ? Quels en sont les membres ?

Communauté. Le revoilà ce petit mot… un mot qui nous emmène de nouveau sur des pentes bien verglacées pour un pied protestant…
Et pourtant.

Les paroissiens des églises issues de la réforme dite historique que nous sommes ont pu se passer de ce mot pendant des siècles. C’est un luxe dont il va falloir apprendre à se passer.

En effet, hier encore, nous n’avions pas besoin de définir la communauté. Une large partie de la population naissait protestante. Du baptême à l’ensevelissement, en passant par les cases confirmation et mariage, on faisait partie d’une communauté implicite qui n’avait pas besoin d’être délimitée. Par conséquent, le mot « communauté » était réservé aux autres. À ceux qui avaient besoin de tracer leurs propres limites pour se démarquer de la majorité. En somme, communauté… ça fait un peu secte. Les années 70 se sont également chargées de donner à ce mot une coloration bien particulière.

À l’heure où le consensus disparaît, à l’heure où l’on n’est plus protestant réformé « par défaut », même dans notre canton de Vaud, il me paraît essentiel de réinvestir ce mot de communauté et de réfléchir à ce qu’il implique pour nous.

Soyons clairs et lucides. Ce que nous vivons en cet instant, ce moment de culte et de respiration dominicale allait de soi pour les générations précédentes, ce ne sera plus le cas des générations futures. Ce n’est pas du défaitisme, c’est un simple constat. Ce n’est pas tragique non plus. Bien des églises en général et protestantes en particulier ont toujours vécu en situation minoritaire, sans forcément en souffrir ou être menacées de disparition. Simplement, une église minoritaire ne peut vivre, je crois, sans développer un sentiment de communauté et les liens d’appartenance qui en résultent. C’est ce à quoi nous allons être invités à réfléchir dans les années qui viennent.

La communauté. En amoureux de la langue, j’ai mes vieux réflexes et lorsque je suis confronté à un mot qu’il me faut apprivoiser, je ne peux m’empêcher d’aller chercher à la racine.

Communauté. Voilà un mot qui nous vient du latin : « cum » « avec », et « munus »…
« Munus »… un bien, une charge, mais aussi une obligation ou une dette.

Ce qui fait dire au philosophe italien Roberto Esposito que « La communauté n’est pas une propriété, un plein, un territoire à défendre et à isoler de ceux qui n’en font pas partie. Elle est un vide, une dette, un don (…) à l’égard des autres (…)»

On connaît la communauté d’intérêt. Celle qui défend ce qu’elle a en commun.
Voici la communauté de désintérêt. Celle qui se sait dépositaire d’un don à partager.

Nous sommes, j’en suis convaincu, appelés à devenir plus que jamais une communauté. Il va nous falloir de l’imagination et de l’énergie pour donner corps à cette communauté qui n’est plus garantie ni par les autorités politiques, ni par le consensus social. Il va nous falloir exister par nous-même, nous protestants du Pays-d’Enhaut. Renforcer nos liens sans nous enfermer. Au lieu de « faire », il va sans doute nous falloir mettre l’accent sur des mots comme « vivre » et « ensemble ».

C’est un défi qui devra trouver ses formes concrètes. C’est un chemin incertain que nous sommes appelés à prendre.

Nous allons devoir mettre une adresse sur l’enveloppe que Paul pourrait nous adresser.

Une communauté de désintérêt. Qui se veut porteuse d’une parole rayonnante et qui n’a pas peur de l’affirmer.

Une communauté ouverte, mais qui ne craint pas de tracer ses propres contours.

Une communauté dans le monde, au cœur des villages et de la vie de tous les jours, mais qui parfois peut s’en démarquer.

Une communauté sans cesse en devenir, mais une communauté existante.

Une communauté qui dit oui à la grâce et la vie, mais qui sera parfois appelée à dire « non » à certains choix de société.

C’est celle que nous sommes appelés à devenir.

Et je m’en réjouis.

Grâce à elle, je pourrais toujours, si le cœur m’en dit, commencer une prédication par « chers amis ».

…Et tant pis pour les crayons rouges des académiciens.

Que Dieu nous vienne en aide et nous accompagne sur ce chemin.

Soli Deo Gloria, à Dieu seul la gloire.
Amen.

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Soli Deo Gloria.