Genèse 11, 1 à 9

Quelle est ma langue maternelle spirituelle?

L’histoire de la tour de Babel nous montre un Dieu qui introduit la confusion dans un monde d’unité. Pourquoi? Comment trouver ma place dans la diversité? Comment et jusqu’où entrer en dialogue sans me perdre?

Cette prédication a été prononcée le dimanche 8 janvier 2012 à Rossinière.


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Traduisez :
« Le jardin de mon oncle est plus grand que le mouchoir de ma tante »
« Ma fille joue du piano, mais mon ami a une cuillère »
« Les fleurs du jardin font moins de bruit que les cloches de l’école »

Ah… l’apprentissage des langues ! Que de souvenirs ! Que de moments inoubliables passés en compagnie de l’imparfait du subjonctif, du comparatif ou des prépositions marquant l’éloignement ! Toutes ces pages de vocabulaire, tous ces traits de crayons rouges sur nos datifs erronés et nos accords oubliés. Ah, la douce musique des « der, die, das » sur fond de « durch, für, gegen, ohne, um ».

Et voilà que, dans le texte de Genèse 11, on nous décrit un monde où il n’y avait qu’une seule langue ! Parfait ! Quelle économie d’énergie ! Vous imaginez ? Si l’on pouvait récupérer d’un coup toutes les heures d’allemand, d’anglais, d’italien ? Sans même parler de latin, de grec et d’hébreu… Tout ce temps, toutes ces heures, quelles vacances cela nous ferait.

Alors, cette histoire de Babel… cette histoire où l’on voit Dieu descendre pour brouiller les langues… excusez-moi, mais elle est un peu difficile à avaler.

Dans un ouvrage hautement recommandé, intitulé « Le protestantisme, la foi insoumise », Laurent Gagnebin et Raphaël Picon parlent du protestantisme comme d’un langage spirituel, avec sa grammaire et ses règles propres. Et si c’était de cela dont nous parle Genèse 11 ? Non seulement d’une langue technique qui permet de gérer le quotidien, mais bien de cette langue intime et profonde, qui me permet de construire et de dire ma compréhension du monde ? Cette langue qui me permet d’entrer en relation personnelle avec mes semblables et, pourquoi pas, avec Dieu Lui-même.

Et si Babel nous parlait de la diversité des langues spirituelles ?

Dieu brouillant la langue spirituelle des hommes ? Elle est un peu raide, celle-là !

Alors, comme quand la pente est raide, si vous le voulez bien faisons plusieurs étapes… Et commençons par nous arrêter devant deux portraits.

Premier portrait :
1984. Le plus célèbre roman de Georges Orwell. Celui du fameux « Big Brother is watching you »… Un roman futuriste écrit en 1948. Dans un monde totalitaire, l’un des personnages un certain « Syme » est employé au Ministère de la Vérité pour travailler à la onzième édition du dictionnaire de la Novlangue. La Novlangue est une langue simplifiée à l’extrême dont on ne cesse de réduire le nombre de mots. Objectif : rendre toute pensée hérétique impensable. Littéralement impensable. Sans les mots pour les penser ou les dire, certaines idées disparaissent. Qui contrôle la langue, contrôle la pensée.

Syme. Créateur de pensée simplifiée au service d’un régime dont il finira par être lui-même la victime.

Second portrait :
Si vous avez vu le film « Le Nom de la Rose », tiré du roman éponyme d’Umberto Eco, vous vous souvenez sans aucun doute du personnage de Salvatore, une espèce de Quasimodo difforme, reconnu hérétique par l’Inquisition de son 14e siècle et qui a perdu la raison dans les tortures. Salvatore au parler si particulier :

« là-bas, nous avons, il diavolo, my little brother, ich am monk, sancti benedicti »

Au jeune novice, Adso, qui s’étonne et qui demande « mais quelle langue parle-t-il ?», Guillaume de Baskerville, sous les traits de Sean Connery, répond : « toutes… et aucune ».

Syme et Salvatore. Deux personnages. Deux destins aux prises avec la puissance du moment. Deux figures qui ont chacune une relation bien particulière avec la langue.

Syme, qui unifie, simplifie, réduit.
Salvatore, qui confond, mélange, attrape ce qu’il peut.

Devant la diversité des langues spirituelles de notre monde, nous pouvons réagir comme chacun de ces deux personnages. Et nous le faisons, parfois à la manière de l’un, parfois à la manière de l’autre.

Oui, parfois nous sommes Syme. Chaque fois que nous somme tentés par les raccourcis. Chaque fois que nous pensons que notre manière de croire, notre manière de pratiquer notre relation à Dieu est ou devrait être unique. Or, chaque manière de croire, chaque spiritualité, chaque religion est dotée de son vocabulaire, de sa cohérence, de ses règles propres. Sous prétexte d’unité, comme il est tentant de simplifier et de réduire. Comme il est tentant de limiter le langage spirituel en commençant par en éliminer tout ce qui permet de formuler des questions. Notre âme protestante empreinte de sobriété et de rigueur aime bien les choses claires et nettes et comme Syme, elle pourrait s’employer à la rédaction d’une Novlangue spirituelle qui élimine tout ce qu’elle ne comprend pas ou tout ce qui lui paraît étranger.

Rappelons-nous alors, que si la langue permet la pensée et la réflexion, la langue spirituelle permet la pensée spirituelle et la réflexion spirituelle. Si je simplifie, si je réduis la langue spirituelle des hommes, je réduis la perception de Dieu et de son message.

Souvenez-vous : la langue unique de Babel conduisait à un projet bien précis, celui de la construction d’une tour. Cette tour, selon les vestiges archéologiques de Mésopotamie, devait avoir la forme d’une pyramide à degrés, chaque étage devenant de plus en plus restreint à mesure que l’on s’élève. Au sommet, il ne reste qu’une bien petite surface où seule une poignée de privilégiés peut prendre place afin de dominer tous les autres.

Une seule langue, une seule pensée, un seul pouvoir.

Une seule langue spirituelle, une seule manière de comprendre et de dire Dieu, forcément imparfaite, forcément arrogante… une seule erreur.

Lorsque nous ne sommes pas Syme, l’employé du Ministère de la Vérité, il nous arrive d’être Salvatore, le pauvre moine fou, terrorisé par les bourreaux de l’Inquisition.

Salvatore a tellement peur de passer pour hérétique, il est tellement terrorisé à l’idée de déplaire à ceux qui ont un quelconque pouvoir sur lui, qu’il se plie à toutes les pensées et qu’il adopte toutes les langues.

Oui, nous, protestants, nous sommes Salvatore, lorsque nous avons peur d’affirmer nos convictions profondes, de peur de heurter. Même si nous ne risquons plus aujourd’hui le bûcher, nous craignons parfois tant cette mise au ban de la société qu’il nous arrive de dire tout et son contraire. Les protestants ? Mais quelle langue spirituelle parlent-ils ? Toutes… et aucune.

Nous ne sommes d’ailleurs pas les seuls à pratiquer ce sabir spirituel, car lorsque l’on quitte les murs flous et élastiques du protestantisme, le galimatias de Salvatore qui mêle italien, espagnol, anglais, allemand, latin, grec et que sais-je encore, n’est pas sans rappeler quelques langues spirituelles contemporaines. Un peu de réincarnation, un peu de salut, quelques énergies telluriques, deux doigts de chamanisme, un petit rite druidique, un mariage à l’église, mais sans pasteur, un pasteur à l’enterrement, mais sans église…

Nous sommes Salvatore, lorsque, par peur d’imposer une langue spirituelle à nos enfants, au nom de la liberté de conscience, nous évitons soigneusement d’exprimer nos convictions.

C’est comme si l’on disait : « Mon enfant ? Non, je ne sais pas quelle langue il parle, nous n’avons pas choisi pour lui… il choisira plus tard quand il sera adulte »

« Dolcissimi Master, je very mucho, sanctus ». Babillage stérile et incompréhensible.

Syme le rigide… Salvatore le confus…

Comment trouver sa voie entre ces deux caricatures ?

La réponse est peut-être plus simple qu’il n’y paraît. Elle se profile à l’origine de chacune de nos vies. Tous, tout autant que nous sommes, ici, tous, nous avons tous une langue maternelle.

C’est cette langue qui a été celle de nos premiers rêves, de nos premières pensées, de nos premiers échanges verbaux. Au fur et à mesure, elle nous a façonnés autant que nous l’avons apprivoisée.

D’un point de vue universel, toutes les langues se valent. Chaque langue permet de faire de la poésie, de l’humour. Chaque langue permet de ciseler de bouleversantes déclarations d’amour… chaque langue permet aussi d’insulter, d’exclure et de condamner. Chaque langue a ses poètes… chaque langue a ses tyrans. Oui, d’un point de vue universel, toutes les langues se valent.

Mais d’un point de vue personnel… il y en a une qui surpasse toutes les autres. C’est ma langue maternelle. Quels que soient les voyages que j’entreprenne, les cultures que je découvre, les langues que j’apprenne… aucune ne viendra, dans mon âme, dans ma culture et mes pensées, prendre la place de ma langue maternelle.

Permettez-moi d’aller plus loin. D’un point de vue universel, toutes les langues spirituelles se valent. Chaque langue spirituelle permet de créer des ponts, d’entrer en relation avec Dieu et avec mes semblables. Chaque langue spirituelle permet de m’ouvrir au miracle de la vie et de percevoir le don précieux de mon existence.

Mais, chaque langue spirituelle permet également de bâtir des murs, d’insulter, d’exclure et de condamner.

Chaque langue spirituelle a ses humbles et admirables serviteurs, comme chaque langue spirituelle a ses faux prophètes et ses usurpateurs.

Ma langue maternelle spirituelle est le protestantisme réformé. J’y suis attaché, car c’est selon sa grammaire et ses règles que j’ai pu formuler mes premières compréhensions de ma place dans ce monde, du sens de ma vie et de ma relation à un Dieu qui me dépasse. Je souhaite que ma langue maternelle spirituelle reste une langue vivante qui puisse évoluer avec le monde et l’humanité sans perdre sa spécificité. C’est la raison pour laquelle je suis heureux de la transmettre à mes enfants et à leur génération.

Ma langue maternelle spirituelle est une langue riche et complexe que je veux pratiquer et étudier afin d’être à même de l’utiliser avec plus de finesse et de précision.

Mais, ma langue maternelle spirituelle n’est pas et ne sera jamais la seule en ce monde. Je l’admets, je le comprends et je respecte cette volonté du Dieu de la tour de Babel.

Dans ce monde de diversité, ma langue maternelle spirituelle me dit d’où je viens et, quels que soit mes voyages et mes découvertes, elle est un repère qui me permet de ne pas me perdre en chemin. Elle est une richesse qui permet d’aller à la rencontre d’autres spiritualités, sans vouloir conquérir et maîtriser comme Syme et sans me diluer dans une relativité informe comme Salvatore.

Comme en écho lointain aux événements de Babel, la Bible nous raconte un miracle : celui de l’Esprit qui descend sur les apôtres et qui leur permet d’être compris de chacun dans sa propre langue maternelle. Ce jour-là, Dieu n’a pas aboli les différences linguistiques, mais il a donné aux apôtres le pouvoir d’être entendus à travers toute la diversité culturelle, linguistique et religieuse des peuples présents.

Dans ce monde de diversité, entre la systématique globalisatrice de Syme l’employé du Ministère de la Vérité et la confusion de Salvatore, pauvre survivant paralysé par la peur, soyons fiers et heureux de notre langue maternelle spirituelle, quelle qu’elle soit.

Pratiquons-la, faisons-lui humblement honneur, laissons-la nous façonner autant que nous la rendons vivante. Avec elle, faisons-nous interprètes et traducteurs, bâtissons des ponts, plutôt que des murs.

C’est le cadeau que Dieu nous a fait à travers la chaîne des générations qui nous ont précédés.

Entre Syme et Salvatore, entre simplification réductrice et relativisme confus, écoutons enfin les mots de Paul de Tarse dans sa lettre à l’église de Corinthe. Des mots qui ont traversé près de vingt siècles pour résonner aujourd’hui dans ce temple :

« Quand je parlerais les langues des humains et des anges, si je n’ai pas l’amour, je suis une pièce de bronze qui résonne ou une cymbale qui retentit. Quand j’aurais la capacité de parler en prophète, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j’aurais même toute la foi qui transporte des montagnes, si je n’ai pas l’amour, je ne suis rien. »

Soli Deo Gloria, à Dieu seul la gloire.

Amen.

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Soli Deo Gloria.