Actes 3, 1 à 10

Une église à terre?

L’Église Évangélique Réformée du canton de Vaud connaît une période de doute, désorientée qu’elle est par des audiences en baisse et des contraintes budgétaires de plus en plus pressantes. Serait-il encore temps de croire aux miracles?

Cette prédication a été prononcée le dimanche 18 décembre 2011 à Château-d’Oex


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Il y a bientôt dix ans, je me trouvais dans les bureaux d’un officier de l’immigration à Kinshasa. Ce fonctionnaire devait m’octroyer le visa qui me permettrait de séjourner quelques temps en République Démocratique du Congo. Il semblait s’amuser un peu de la situation et, le tampon à portée de main, il faisait durer un peu le suspense. Sur un ton à peine ironique, il me demande alors : « comment vous trouvez le pays ». Kinshasa était alors une ville en pleine déliquescence. Routes défoncées, immeubles en ruine, infrastructures à la dérive : la guerre avait laissé des traces encore profondes.
Conscient de passer une sorte d’examen, je ne voulais ni vexer sa fierté nationale, ni paraître trop naïf ou trop flatteur. J’ai eu l’inspiration ! Du moins, je l’ai cru. Je lui ai dit :
« La ville est par terre, mais les gens sont debout ! »
« La ville est par terre… mais les gens sont debout ! ». Pas mal. Ça sonnait bien. Ça ressemblait presque à une citation historique, digne du Général de Gaulle :
« La France est par terre, mais les Français sont debout ! »… oui, il aurait pu dire ça.

J’étais assez fier de mon petit élan oratoire spontané.

La réponse de l’homme en uniforme m’a rapidement fait descendre de mon piédestal imaginaire quand il m’a répondu du tac au tac, avec un large sourire :
« Oui, mais ce sont les gens qui ont mis la ville par terre ! »

Oups. Fin de ma carrière de créateur de grandes phrases historiques. Le billet de 20 dollars « égaré » dans mon passeport a fait le reste et m’a mis en règle avec la loi locale, le temps que ma conscience fasse semblant de regarder ailleurs…

Par terre, debout…

Dans le récit d’aujourd’hui, un infirme est à terre. Les fidèles qui se rendent au Temple, eux, sont bel et bien debout.

Ils vont et viennent devant lui…
Ils vont et viennent au-dessus de lui.

La scène est très cinématographique. Alors, justement, imaginons que nous allons la tourner et que ce matin, je vous invite au casting. Vous savez, le « casting »… le choix des acteurs. Qui va jouer, quoi ?

Dans les grandes productions, on choisit parmi les vedettes du moment celles qui ont le profil, le ton, la nuance, la gueule qui correspond le mieux à ce que l’on associe aux personnages.

Mais nous ne sommes pas une grande production… Alors, comme souvent dans ce genre de situation, nous allons faire avec les talents qui sont compatibles avec notre budget.

Parmi les acteurs qui sont à notre disposition, il y a en a un en particulier. Cet acteur-là, les commanditaires ne m’ont pas laissé le choix, il faut lui trouver un rôle… et j’ai besoin de votre aide pour cette mission.
Cet homme… Tiens, donnons-lui un nom d’emprunt… appelons le Hervé, pourquoi pas ?
Hervé est un vieil homme, un très vieil homme fatigué. Autrefois, il a rempli des salles partout où il allait. Il était respecté, incontournable, presque adulé.
Sa présence sur scène était si forte, que l’on oubliait presque qu’il n’était que le porte-parole de textes écrits par d’autres. Oui, sa présence était telle que l’on arrivait à confondre l’interprète avec l’auteur.

Ah, si vous aviez vu Hervé en ce temps-là ! Il était magistral, grandiose, omniprésent, incontournable.
Hervé faisait autorité.
À n’en pas douter, Hervé était debout !

Mais…

Mais le temps a passé… Sans qu’on ne comprenne très bien pourquoi, sans qu’Hervé n’y soit vraiment pour quelque chose… le temps de la gloire a pris fin.
Peut-être la mode a-t-elle changé ? Peut-être que le public s’est lassé ? Toujours est-il que les salles, autrefois combles, se sont petit à petit clairsemées… Les places vides ont apparu. Quelques-unes d’abord, puis de plus en plus, jusqu’à devenir majoritaires.

Tout d’abord, Hervé ne s’est pas trop inquiété… les modes, ça va et ça vient… et qui n’a pas connu ses petits passages à vide, hein ?

Quand les choses sont arrivées à un point où il était évident qu’un mouvement inéluctable et irréversible s’était engagé, Hervé a tenté de réagir.

Il a changé son style, il a changé son répertoire… Il changé son apparence, il même envisagé de recourir à la chirurgie esthétique, c’est vous dire…

Il a tenté d’autres choses : le drame, le comique, le tragique… même le burlesque. Mais, Hervé le grand, Hervé le grandiloquent, Hervé le magistral faisait un bien piètre bouffon.

Alors… comprenant, sans oser se l’avouer, que le temps de la splendeur et des paillettes était révolu, Hervé est aujourd’hui un homme fatigué… oh mon Dieu… si fatigué. Parfois, Hervé voudrait juste se coucher, là, à terre… en attendant que tout ça finisse.

Quel rôle donner à Hervé dans notre scène ? Autrefois, la question ne se serait même pas posée. Son texte était tout trouvé :

« Regarde-moi… »
« De l’or et de l’argent je n’en ai pas… »
« Ce que j’ai je te le donne »
« au nom de Jésus-Christ, le Nazoréen »

Il aurait été magnifique. Grandiose. Persuasif et bouleversant.

Mais aujourd’hui… Hervé… si fatigué… c’est à peine s’il pourrait balbutier son texte… qui pourrait y croire ?

Peut-être pourrait-il jouer un de ces rôles anonymes. Il pourrait être de ceux qui portent l’infirme et le déposent tous les matins au seuil de la Belle porte.

Obscur travailleur de l’ombre. Modeste soutien d’une victime de la fatalité…Oui… pourquoi pas, mais ce serait faire peu de cas de ce qu’il a été et assurément, tout fatigué qu’il soit Hervé mérite un rôle bien à lui, avec sa personnalité propre.

Il pourrait être dans le Temple. Jouer le rôle de quelque grand prêtre ou celui d’un personnage central du culte. Oui, cela, il saurait le faire sans doute. Mais il faudrait ajouter une scène à notre scénario. Car dans le récit d’Actes 3, la caméra reste à l’extérieur du Temple. On ne sait rien de ce qui se passe à l’intérieur…

Alors… vous l’avez compris… je crois que nous n’avons pas le choix et que le seul rôle qui convienne à Hervé, le seul qu’il soit en mesure d’incarner aujourd’hui de manière crédible, avec force et pertinence… c’est celui du mendiant.

À terre. Exclu du Temple. Mendiant son bout d’existence aux passants qui lui accordent une attention distraite et passagère.

Hervé… fatigué… déposé jour après jour comme un paquet un peu encombrant… Hervé qui permet de donner bonne conscience aux passants à qui il donne l’occasion de faire preuve d’une générosité furtive.

Hervé… ou devrais-je me résoudre à lui donner enfin son vrai nom ?

Sans doute avez-vous compris le piètre jeu de mot, que vous voudrez bien me pardonner… Hervé n’est pas le nom de notre vieil homme fatigué, à terre… D’ailleurs, je devrais peut-être plutôt parler de vieille dame et lui rendre son vrai nom… E E R V… Église Évangélique Réformée du Canton de Vaud…

…Et arrive maintenant le moment crucial, le tournant de la scène, celui où l’on assiste à un miracle. Alors… caméra, moteur, et… action !

« De l’or ou de l’argent, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ, le Nazôréen, lève-toi et marche ! »

Je vous invite à vous lever. Et à chanter, debout et d’une même voix, les trois strophes du numéro 415.

(…)

Aujourd’hui, j’ai vu un miracle.
L’église est peut-être à terre, l’église est peut-être fatiguée, mendiant pour sa survie…
L’église est peut-être à terre, oui, peut-être bien… mais les fidèles sont debout.
Debout devant cette église à terre, c’est à chacun de vous, avec ce que vous êtes, tout simplement, c’est à chacun de vous, chacun de nous qu’il appartient désormais de prononcer la Parole qui libère :

« De l’or ou de l’argent, je n’en ai pas, mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ, le Nazôréen, lève-toi et marche ! »

Que nous sentions nos chevilles et nos membres se raffermir dans ces temps de Noël. Rassemblons nos forces et soyons prêts à accueillir les temps de rafraîchissement qui attendent notre paroisse et notre église à l’aube d’un nouveau chapitre de sa longue histoire.

Soli Deo Gloria, à Dieu seul la gloire.
Amen.

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Soli Deo Gloria.